Le jardin des Avocettes, par Mariette Chastre
Le jardin des Avocettes ou l’invitation au voyage (inspiration libre)
Texte né à partir d’un extrait de L’Oreille absolue d’Agnès DESARTHE
Un lourd portail gémit sur des gonds que la rouille dévore avec attachement. La scène s’ouvre sur un patio. Succulentes, cactées et vivaces, petits cailloux blancs aux pieds, se défient dans un chaud camaïeu vert. La rusticité de leurs corps épais et de leurs lourdes ramures, pour certaines toutes hérissées de dards vénéneux, se heurtent à la délicatesse de leurs boutons floraux. Souvent uniques et éphémères. Chacune concentre en une seule conception annuelle et nocturne la rudesse d’être au monde, la fugacité de la vie, son extrême beauté à qui sait arrêter son pas et observer.
De simples pavés de terre cuite d’ocre rouge s’imbriquent tel un jeu de dames unicolore formant un corridor qui file et se perd derrière un rideau de verdure. De part et d’autre, des pots de céramique ventripotents étalent leurs floraisons exubérantes. L’été exalte leur ardeur. Le bleu des faïences se mêle à la palette picturale de cette végétation estivale. Volubilis indigo, roses de Damas, lantanas fauves, agapanthes violines se côtoient, s’effleurent et se flattent dans un ballet joyeux et coloré.
Bien qu’apprivoisée, cette nature demeure impudente, insolente, prête à s’évader, prête à coloniser d’autres territoires avec la complicité des vents méditerranéens. Le jardinier attentionné ne cherche pas à la contenir, préférant la contempler, la cajoler d’une patience amoureuse, redresser une tige par-ci, piquer un tuteur par-là, soutenir une hampe qui ploie sous la caresse du vent, effeuiller les fleurs fanées, étancher sa soif avec douceur, goutte à goutte.
Les douces fragrances d'un rosier en arceau invitent le visiteur à poursuivre. Ses pas le guident vers un bassin de nage bleu. A la belle saison, d'audacieuses hirondelles en volées kamikazes y plongent pour s'y abreuver, affleurent l'onde désaltérante avant de s'élancer vers les nues, dans un ballet étourdissant, inondant le ciel de leurs cris stridents, ivres de leurs voltiges joyeuses.
Un mur, juste assez haut afin de préserver l’intimité du lieu, enceint le jardin. Un entrelacs de lianes recouvre ses pierres. La souplesse de ces grimpantes n’a d’égale que leur liberté. Les tiges graciles et volubiles s’échappent, s’entremêlent, s’agrippent, rivalisent et s’amourachent dans le plaisir voluptueux de l’exploration. L’ipomée téméraire déploie une nouvelle fois ses charmes, le liseron spontané irrite l’œil du jardinier mais enchante celui du peintre, l’hibiscus offre ses fleurs lanterne au plissé élégant, la bignone lance ses trompettes jouant des accords saumonés, le chèvrefeuille enivre de ses parfums suaves. Un bougainvillier rougit sous le carmin de ses pétales. Non loin, les oiseaux de paradis dressent fièrement leurs becs multicolores prêts à l’envol. Une brassée de papyrus berce ses branches étoilées dans la légèreté de la brise matinale.
Une fontaine chantonne gaiement en se déversant dans une pièce d’eau bordée de galets. Trois carpes Coï facétieuses zèbrent d’éclairs orangés ses eaux sombres. Dès l’approche, de ténus ploc, ploc intriguent l’oreille. L’œil aura peut-être la chance de capter le saut athlétique de minuscules grenouilles promptes à rejoindre l’onde protectrice. Un Bouddha de pierre, yeux clos, s’adonne à la méditation. C’est un recoin enchanteur, délicieux de poésie et de spiritualité.
L’ombrage clément d’un majestueux laurier-rose protège un couple de chiliennes disposées ça et là ; selon l’humeur, elles invitent au bain de soleil, à la contemplation ou à l’art de la sieste. Un arbre à soie au feuillage dense s’incline sous le poids de de sa floraison spectaculaire. Ses fleurs mellifères aux petits pompons roses ondoient et s’envolent légères par-dessus les toits ou forment un tapis duveteux au sol pour les moins aventureuses. Un kumquat à la frondaison vernissée expose ses fruits oblongues et orangés ; leur suc acidulé et sucré ravira une bouche assoiffée. Une bouchée suffit à les happer, la gorge accueille alors un suc rafraîchissant et doux, acidulé et sucré tandis que les yeux se ferment de plaisir.
Par-delà l’enceinte, le regard se perd dans le lointain. Les pastels de l’aurore présagent la beauté du jour qui s’éveille. Trois mouettes gaies et légères lassées des bords de mer dansent et planent dans la chaleur des courants. Une flamboyance de flamants roses traverse les strates enflammées du couchant. Une musique joyeuse et entraînante envoie les échos d’une fête foraine.
Le jardin des Avocettes entraine doucement le visiteur vers des contrées lointaines et exotiques baignées de soleil. Ce lieu est une rêverie, une invitation au voyage …
Mariette, le 27 décembre 2025
Photo de Nicolas Pratlong sur Unsplash
Atelier du 02/12/25.