La colère du Suzon, par Danièle Chauvin
Piste d'écriture: un paysage vivant, une prophétie
Tout a commencé le matin du 10 mars 2 146. Ce jour-là, toutes les ondes de radios, chaînes de télévision, réseaux sociaux explosent devant la catastrophe inédite qui frappe Dijon : le Suzon a débordé.
En réalité, on devrait plutôt dire qu’il a explosé.
Imaginez un bouillonnement de colère irrépressible soulevant la chaussée un nombre incalculable de fois, dans les quartiers construits au-dessus de lui, comme ça, d’un seul coup. Il a fait voler en éclats le macadam, les bordures de trottoirs, projetant les lampadaires et les feux de signalisation à trois mètres en l’air. Il a dévalé, du Nord au Sud, sur et sous les quartiers de Fontaine les Dijon, Montchapet et jusqu’à sa sortie de la ville, après les universités, pour s’étaler sans retenue dans les champs et les prés, avant de rejoindre l’Ouche où, on ne sait ni pourquoi ni comment, il a repris son débit normal.
C’est un terrible désastre qui a ravagé la ville. Le Suzon, qui circule sous Dijon du Nord au Sud, n ’a pas oublié de tout embarquer sur son passage. Outre les gens, leurs voitures et autres biens, le mobilier urbain et les arbres, il n’oublia pas la fontaine du jardin Darcy, du nom de ce bon monsieur Henry Darcy, se disant hydrologue, qui eut l’idée de détourner et capter ses eaux pour alimenter la ville en 1847.
Mais le cours d’eau ne s’en teint pas là. Les jours suivants ce funeste 10 mars, il poursuivit son terrifiant travail de destruction. Non content de tout inonder, il s’acharna à gorger la terre et les fondations de la ville, si bien que, les uns après les autres, les immeubles s’effondrèrent, ensevelissant leurs habitants sous des tonnes de pierres et de béton.
Les autorités françaises dépêchèrent de nombreux secours au début de la catastrophe, dont des pompiers car ceux de Dijon n’avaient pas eu le temps de faire quoi que ce fût, pas même de s’échapper avant que leur caserne fût complètement anéantie par la fureur des eaux. Au bout du compte, il fallut bien se résigner à attendre que le Suzon voulût bien se calmer.
Bizarrement, en approchant de l’Ouche dans laquelle il se jetait, il redevenait normal. Où passait toute cette eau ?
Une cellule de crise se réunit au plus haut sommet de l’État pour essayer de comprendre ce phénomène : pourquoi et comment un ruisseau minuscule avait pris tant d’énergie et pourquoi seule la cité de Dijon avait été sinistrée.
Interrogée par Radio-Bourgogne, madame Parisot s’est exprimée, un voile de tristesse au fond de la voix.
-- Il était certainement très en colère. Comme vous savez peut-être, ou peut-être pas, le dicton nous avait prévenus quand on l’avait détourné de son lit, puis recouvert parce qu’on l’accusait de polluer la ville: « Dijon périra par le Suzon ».
Epilogue : Aujourd’hui, lorsque l’on va de Beaune à Châtillon sur Seine, on traverse une vaste friche où seule une stèle indique au passant : « Ici prospéra puis disparut Dijon qui périt par le Suzon ».
Photo de Lukas Hron sur Unsplash