Ce n’est pas un jour pour mourir, par Elisabeth Averous
Piste d'écriture: un paysage vivant, et une prophétie positive
Ici, rien ni personne ne devrait mourir, surtout pas les oiseaux, les tortues, les crabes…
Bird Island, île perdue au milieu de l’océan indien et beauté sauvage de l’archipel seychellois, est connue pour abriter des sternes fuligineuses. Ces belles créatures au poitrail blanc immaculé, à la tête et aux ailes noires sont aussi appelées hirondelles des mers. Bird Island est la pouponnière des sternes, des nodi aux sombres couleurs, des pailles en queue au plumage à damier, des tournepierres à la démarche dodelinante.
Les oiseaux élisent domicile dans la partie inhabitée de l’île, par milliers ils se regroupent, s’accouplent, se reproduisent. Ils volent dans tous les sens, sans feux de signalisation, sans voies balisées, sans règles de bonne conduite. A 18 heures ; c’est l’heure de pointe aux Seychelles comme à Paris, seuls leurs cris perçants signalent leur vol erratique. On s’étonne que cette nuée bicolore et anarchique n’engendre pas plus de collisions, mais les accidents sont souvent mortels. Si jamais une sterne blessée tombe sur le sable, elle est aussitôt attaquée et assassinée par les crabes en embuscade. Cette île paradisiaque, lointaine et isolée est terre d’asile et terre de danger. Les prédateurs, les parents et leurs œufs se partagent le territoire, mais ce soir, dans le ciel étoilé, personne ne meurt. Le ballet que l’on pourrait nommer « l’oiseau de feu » offre aux touristes médusés un spectacle fascinant. Les arabesques dessinées par les innombrables silhouettes volantes sont dignes d’une chorégraphie de Béjart, le ressac rappelle le lancinant tempo du boléro de Ravel.
Les chercheurs enquêtent, les scientifiques s’interrogent, les touristes admirent le spectacle mais personne n’a percé le secret des sternes fuligineuses. Elles naissent sur ce minuscule lopin de terre et nulle part ailleurs, se nourrissent au large, reviennent chaque année.
Ici, au milieu de l’océan, rien ni personne ne devrait mourir, surtout pas les tortues de mer.
Soulés par le paillement des oiseaux, quelques privilégiés sont invités à se rendre à la nuit tombée sur la plage, seulement guidés par la clarté lunaire.
Les consignes sont strictes : pas de lampes, pas de flash, pas de bruit. Le groupe silencieux se recueille autour d’un cratère de sable, en son centre un fanion fait office de repère et de calendrier. Avec rapidité et précision, le responsable de l’hôtel creuse, plonge le bras, farfouille avec précaution. Triomphant, il ouvre sa main, montre aux estivants ébahis de minuscules tortues, elles gigotent au creux de sa paume comme seuls les bébés savent le faire. Les nouveaux nés cherchent l’eau, s’orientent grâce à la clarté nacrée de la lune, lanterne cosmique et véritable boussole pour ces minuscules créatures. Avant de les libérer dans les flots, Les tortues sont comptées, examinées, les plus faibles sont isolées, elles passeront quelques temps en couveuse, car ce soir nul ne doit mourir. Les autres, une soixantaine environ, sont regroupées dans une large bassine. Quand Le cratère de sable est refermé, le groupe se dirige en file indienne vers l’océan. L’homme libère alors une à une les petites tortues qui disparaissent dans les profondeurs maritimes. Ce cérémonial permet aux « bébés » de ne pas être dévorés par les crabes sur le long trajet de leur nid à la mer, on peut dire que leur « chemin des dames » est périlleux, dangereux, risqué. Être témoin de ce spectacle sensibilise les hommes à la protection des espèces menacées. Adultes, les tortues reviendront pondre là où elles sont nées.
Pour ces espèces fragiles, Bird Island reste à jamais un refuge épargné de la cupidité des hommes, protégé des méfaits de la civilisation, défendu par l’engagement de quelques bonnes volontés.
La grande sagesse des Seychellois est de prendre soin de leur merveilleuse nature. La faune et la flore y sont souveraines, les palmiers donnent en abondance des noix de cocos, les frangipaniers parfument la canopée, les filaos s’épanouissent sous le climat tropical, les allamandas offrent une somptueuse floraison jaune. Les sternes reviennent chaque année nicher dans ce lieu paradisiaque, les tortues sont aidées à prendre le large. Les plages ressemblent à un célèbre film d’Hitchcock mais ici, les oiseaux sont inoffensifs pour nous, les humains. La forêt abrite des nodi, des pailles en queue et bien d’autres volatiles, insectes, reptiles... Les poissons colorés se nomment clowns, picassos, chirurgiens, ils batifolent dans les eaux chaudes et transparentes. Cachées dans les fonds sablonneux, les raies décollent telle des soucoupes volantes, rapides et silencieuses, les étoiles de mer se réfugient dans les récifs coralliens.
Pour ces milliers d’animaux, perpétuer l’espèce est un exploit « à la vie, à la mort ». Qui connait Bird Island est émerveillé par cette terre, asile et exil, nourricière et meurtrière, préservée et convoitée. Qui a séjourné ici reste humble devant cette nature sauvage et exubérante, puissante et vulnérable. Qui a été témoin des danses aériennes, des ballets sous-marins, des valses terrestres, est fasciné par ces spectacles hallucinants et apaisants.
Ce soir, personne ne va mourir dans cette lointaine contrée, mais chacun sait que la nature n’obéit qu’à une seule et universelle loi : celle de naître, de vivre, de mourir.
photo de l'auteure.