Élie et Issa en "nage libre", par Chantal Joanny
Piste d'écriture: Nage libre, de Boris Bergman
« Issa mon frère, hey, ne cours pas si vite, tu t'enfuis ? »
Élie, adoubé par son groupe de losers insolents, a senti le regard d'Issa ou plutôt sa masse statique à quelques mètres du tableau des résultats, dans son dos. Au moment où celui-ci quitte le champ, Élie se retourne et l'interpelle. Issa ralentit, mais ne se retourne pas ; Élie vif, lui alpague le bras sous l’œil médusé de ses fans.
On les voit s'éloigner, Issa s'est redressé au contact d'Élie, leurs rires s'échappent, les recouvrant de brume.
Seul Élie le rend vivant : « Hey déconne pas, on se fait une ligne », les deux traversent le Quartier en se poursuivant jusqu'à la Piscine, lieu privilégié où les enfants sont rois.
Douche obligée, la peau d'Issa scintille, légèrement hâlée, tandis que le blond doré d'Élie le bouscule. Des petits cris au contact de l'eau soudain : Élie, de sa paume puissante, les immerge.
Seuls dans le grand bassin, leurs grands corps font gicler des gerbes de plaisir.
« Cette fois, tu ne m'auras pas", rétorque Issa en se précipitant au mur de départ, ligne 20 tandis qu'Élie se place ligne 18.
Lunettes et pince-nez, un combat à mort, enfin croit-on en saisissant la concentration qui s'empare d'eux . Chacun son tour siffle le départ de la course.
Maintes fois, ils se sont retrouvés ainsi dans ce duel acharné, c'est leur secret, leur intime, personne d'autre n'a le droit d'y participer et, même s'ils peuvent assister des gradins, les autres ne peuvent déceler l'enjeu entre ces deux-là.
Issa gonfle ses poumons, ses muscles puissants prêts à abattre les kilomètres du bassin, il est entier, il existe et rayonne, lui et l'autre, son autre le renvoie à lui.
Échec du bac, victoire du bassin.
À la sortie, devant la piscine, ils s'écroulent sur un banc, coca pour Issa, bière pour Élie, celui-ci lui fracasse l'épaule, « mon salaud s'en est fallu de peu !!! »
Issa goûte son succès, l'admiration d'Elie, pas besoin de parler ou de regarder, leurs corps collants de javel, d'humidité fiévreuse se frottent indûment, le genou cagneux d'Issa s’enfonce dans la cuisse d'Élie qui râle comme une gamine effarouchée, puis un chœur de rires sardoniques les étreint, c'est leur langage de chiens fous auxquels ils se livrent, et qui les protège des regards curieux.
De retour dans la Zone, casquettes vissées, mains dans les poches de leurs sweats « move ta caisse », ils s'ignorent, se balançant à distance.
Chacun rejoint son bât : le A 5ème étage droite pour Élie, le F 7ème étage face pour Issa.
Les ascenseurs bruyants s’agrippent aux fils d'acier lourds de leurs vingt années de services. Maculés, crachés, tagués, ils démarrent en persiflant quand on leur cogne dessus.
Nos deux gars connaissent, z'ont grandi comme ça aussi, enfin y paraît, c'est ce qu'on dit d'eux, mais on n'en sait rien.
On sait pas ce qui s'y passe, derrière les fenêtres aux voilages fripés, les volets mi-clos, même si on est épié sept sur sept.
Le gars du 3ème qui se fait appeler Bertolt en souvenir de l'affiche de Brecht où il avait plaqué la vendeuse de beignets devant le théâtre, bat D centre, mate la femelle du 2d bat I angle gauche, il l'a vue à moitié à poil se prendre des beignes par son mec, enfin il suppose que c'est son mec, car il en voit passer des épisodiques, cui-là paraît le plus assidu, le chef en somme.
Intrigué, faute d'occupation et un goût avéré pour la vie de sa BB qui l'émeut , il en suit les histoires, connaît les heures, les entrées les sorties des gens qu'elle reçoit, les beuveries les musiques trop aiguës les beignes les bleus les verres qui volent, les fenêtres éclatées une nuit trop lourde. D'ailleurs maintenant son mec lui a rapporté des gobelets en plastique, car ça a dû grever le budget. Pour les fenêtres cassées, comme c'était l'hiver z'ont pas traîné à les faire réparer. Non, le mac les a bricolées lui-même avec un autre. C'était catapulsif : la fille ramenait une pizza, appel d'air avec le vent qui s'engouffrait, un en équilibre sur l'escabeau et l'autre sur la rambarde, les deux potes ont failli passer par-dessus bord...
Mais bon, Bertolt les surveillait, tout a bien fini.
Élie a rejoint son bat A, il a dû escalader les 5 étages, c'était bloqué au 12ème. Comme d'habitude, la locataire X coince la porte de l'ascenseur tout en blaguassant avec sa voisine de palier, ça clignote, mais elle s'en fout, « qu'ils viennent gueuler » de son balai de sorcière elle va les propulser dans la cage d'escalier, les 12 étages ça fait mal, bah y aura bien quelqu'un qui l'écrasera sur un autre palier d'ici qu'il atterrisse en bas !
Élie monte les marches en sifflotant le dernier tube d'Eminem.
À la porte de l'appartement, ça chauffe là-dedans. Obligé de se ratatiner pour rentrer, les tennis à la main, il baisse pavillon, ferme ses écoutilles, fait le dos rond et vise sa chambre au fond du couloir à côté des chiottes qui puent les haricots pas ,frais.
Ouf, c'est à son petit frère qu'ils en veulent, le nez coulant, un œil au beurre noir avant pendant après. Élie veut pas savoir, il se couche direct sous la couette et se branle, c'est l'effet rassurant que lui fait Rosie ou Carla ? Les yeux énamourés se fixent sur la cuisse hâlée d'Issa..
Non, mais t'es trop con ! Non, Carla, ses gros nénés qui tintent dans la cour quand elle glousse avec ses copines tout en visant les potes musclés ... c'est ouf, il y pige que dalle, bon il s'éclate quand même jusqu'à l'appel de la tôlière : « à table » !
Pfft envolés les désirs, les rêves, la douceur d'une caresse sensuelle, y a plus que des bêtes à l'orée pour te croquer !
Issa, lui, rejoint le Bat F au 7ème après avoir avalé les étages de ses longues jambes galbées, il entre dans l'appart sans bruit, évitant de se cogner à la chaise débordée de vestes foulards sacs de courses, en dessous la litière du chat exhale des odeurs d'urine, les monticules de tennis entassés le long des plinthes de ses 6 frères toujours pressés de s'en débarrasser dès leur entrée, la mère y tient.
Lui aussi évite le salon où ils sont vautrés sur les banquettes couvertes de peaux de mouton à l'odeur entêtante, mâchonnant des gâteaux d'amandes le nez dans leurs mobiles tandis que de la cuisine la viande faisandée s'époumone entre petits bouillonnements qui jiclent autour d'où se dégage une buée enveloppante.
Il entre dans le dortoir vide, escalade l'escabeau, s'installe sur son lit sous plafond, sort son cahier intime caché sous son matelas, et à la lampe frontale il e met à dessiner la mer où il rêve de plonger, l'eau d'un bleu profond, son corps épousant un banc de poissons aux coloris soyeux en apnée.
Puis il s'allonge, les gouttes accumulées sur sa peau, il s'essuie et s'arrête à sa virilité naissante.
Une sourde respiration, son ami le caresse, il jouit.
Photo de Serena Repice Lentini sur Unsplash