Un assassinat déjoué de justesse, par Bernard Delzons
« L’homme sous l’orage » de Gaëlle Nohant racontant la rencontre improbable, en 1917, d’une jeune fille et d’un homme qu’on imagine déserteur, m’a inspiré l’histoire qui suit. Je suis parti de faits divers actuels, mais avec une fin plus optimiste…
Je lisais de façon distraite « Paris Soir » que j’avais acheté à la gare de Montpellier pour m’occuper pendant mon voyage retour vers la capitale, quand je suis tombé sur ce court entrefilet : « Un assassinat a été évité de justesse, rue Lepic, dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Les attaquants ont été arrêtés par la Police, leur cible, un jeune maghrébin, n’a pas été retrouvé. » C’était justement la rue où j’habitais. Je décidai de mener mon enquête dès mon arrivée. Je ne l’ai jamais publiée de crainte de mettre en danger le jeune homme. Ernest Rool Tabeel.
Ahmed est un jeune homme d’origine maghrébine. Il vient juste d’avoir seize ans. Il est arrivé en France il y a un peu moins de deux ans, pour accompagner sa mère qui devait subir une importante opération à l’hôpital de La Pitié Salpêtrière à Paris. La malheureuse y est demeurée plusieurs semaines, puis a finalement était emportée par sa maladie. Le garçon est alors resté seul, sans ressource.
Il avait rencontré des compatriotes qui lui avaient promis de lui obtenir un visa longue durée. Leur ayant innocemment confié son passeport, il se retrouva piégé, à la merci de ces voyous. On lui avait trouvé un logement, on le nourrirait, on le vêtirait, mais… il y avait un mais. Il était trop bien pour se prostituer, lui expliqua-t-on, il lui suffirait de servir de guetteur sur des points de deal.
Une chose en entraînant une autre, il était devenu lui-même dealer. Il devait repérer de potentiels clients et les aguicher pour les faire tomber dans la toile d’araignée de ses commanditaires. Au dernier moment il disparaissait. Il était alors remplacé par des brutes qui faisaient chanter les malheureux qu’il avait piégés.
Cela avait duré plusieurs mois.
Quelques jours plus tôt, on l’avait menacé parce qu’il ne ramenait pas assez de proies. Ils avaient été clairs, soit, il se rendait plus efficace, soit… un silence avait suivi, mais il avait compris, on le menaçait de mort. Il connaissait la ville maintenant, aussi avait-il décidé de se cacher, pensant qu’il lui serait facile de leur échapper.
Il sortait d’un café ce matin-là quand il comprit qu’il avait été repéré. Il fallait fuir. Il partit aussitôt en courant. Il changeait de rue aussi souvent que possible, mais il ne tarderait pas à être rattrapé. Complètement essoufflé, les yeux à moitié fermés, il tamponna un homme qui rentrait sous un porche, peut-être après avoir promené son chien. Alors sans réfléchir il lui dit :
- S’il vous plait sauvez moi, ils veulent me tuer.
On entendait le moteur d’une moto qui se rapprochait. L’homme – un monsieur qui devait avoir la soixantaine bien tassée – poussa alors la porte cochère à côté de laquelle ils étaient et entraina le jeune homme à l’intérieur de l’immeuble.
Là, il ouvrit la première porte sur la droite et le fit entrer dans un appartement sombre. Ahmed se sentit mal à l’aise. Il régnait dans cet endroit une atmosphère bizarre ; il avait d’abord été saisi par les odeurs sucrées, poisseuses, puis quand son hôte alluma, il fut pris de panique devant cet éclairage rouge. Il avait eu le temps d’apercevoir des portants avec une multitude de vêtements de femmes, plus excentriques les uns que les autres. Il se serait sûrement échappé si tout près d’eux, à croire qu’ils n’étaient plus dans la rue mais dans l’immeuble, il n’avait pas entendu ses poursuivants.
Sur les murs, il y avait des portraits de femmes toutes différentes, mais qui ressemblaient toutes à des vedettes connues. Ahmed eut le temps de reconnaître Dalida, Mireille Mathieu, France Gall…
De son côté, monsieur Merlin se demandait pourquoi il avait fait rentrer ce jeune voyou chez lui. C’était surement le début des problèmes. Il allait le mettre dehors.
Hélas, profitant de la sortie d’une femme de l’immeuble, les poursuivants s’y étaient introduits. Ils frappaient à toutes les portes, ils ne tarderaient pas à cogner sur la sienne. Il fit signe au garçon de se cacher derrière un rideau qui séparait le séjour de la chambre. Lui-même revêtit une sorte de manteau couvert de plumes et de paillettes et, à la hâte, il posa sur sa tête une perruque de cheveux verts, et chaussa des lunettes noires.
Quand il entendit les pas menaçants arriver, il ouvrit brusquement la porte et, sans leur laisser le temps de reprendre leurs esprits, il leur demanda, d’une voix aiguë parsemée de sons graves : « vous cherchez quoi, messieurs ? Vous n’avez pas honte de déranger tout un immeuble, et en particulier une vieille femme comme moi ! »
Après s’être saisi d’un fume cigarette, il ajouta : « Je suis une artiste ! », il montra sur sa porte le nom qui y figurait : « Madame Arth Ur ». Il leur referma alors brusquent la porte au nez, et comme derrière le battant on protestait, il se dirigea vers un tourne-disque et, pour couvrir les voix, fit jouer une chanson de Zizi Jeanmaire : « Mon truc en Plumes. »
Alors, s’approchant sur la pointe des pieds, il souleva le rideau derrière lequel se cachait l’adolescent, et le doigt sur la bouche pour lui faire comprendre de ne pas parler, il lui désigna un escalier en colimaçon et lui fit signe de monter.
Monsieur Merlin avait toujours eu plaisir à se déguiser en femme, mais ce n’était pour lui qu’une activité artistique. Il menait ainsi une sorte de double vie que personne, dans son entourage ni son immeuble, n’aurait pu imaginer. Au rez-de-chaussée vivait Madame Arth-Ur et, à l’étage Monsieur Merlin. Il croisait les gens sans que personne n’ait fait le rapprochement. Ce jour-là, pour sauver ce gamin, il prenait le risque de dévoiler son secret.
Ahmed était effrayé, il avait échappé à ses poursuivants, mais il était maintenant à la merci de ce vieux travelo. Dans cette nouvelle pièce meublée de façon totalement différente, comme une cellule de moine, il y avait un lit, une chaise et, sur la table de nuit, la photo d’un adolescent. Pour Ahmed, c’était évident : cet homme était un pédophile. Mais il ne se laisserait pas toucher.
Justement, l’homme l’avait attrapé par le bras et l’avait entrainé près de la petite fenêtre. On voyait la rue et dans celle-ci, les deux maffieux qui avaient voulu tuer le jeune homme – ce témoin gênant. Une voiture de police ne tarda pas à arriver. Madame de Sotto, au deuxième étage, avait appelé, se plaignant de ces intrus brutaux. Les hommes dehors se retrouvèrent encerclés et rapidement embarqués.
Ahmed tremblait. Il voulait s’enfuir. « Pour aller où ? lui demanda monsieur Merlin.
- Je ne suis pas PD ! lança le garçon.
- Moi non plus », répliqua l’homme.
Ahmed désigna la photo de l’adolescent, sur la table nuit : « Ce n’est pas une preuve, ça ?
- Petit connard, c’est mon fils, il est mort d’une overdose à cause de petits voyous comme toi… Allez, casse-toi et que je n’entende plus jamais parler de toi.»
Mais Ahmed, qui n’avait pas mangé depuis de longues heures, fut pris de malaise et tomba par terre.
Le vieil homme descendit pour chercher du lait et des dattes, il savait que c’était la façon des musulmans de rompre le jeûne pendant le ramadan. Quand il remonta, le garçon avait repris connaissance. Il caressait le chien qui était monté à l’étage. Si Milou ne grondait pas, c’est que ce voyou était plus désespéré que méchant… pensa-t-il. Il tendit la boisson et la nourriture à l’adolescent et, dans un souffle, il expliqua :
« Je n’ai pas su m’occuper de mon fils, je l’ai laissé partir à la dérive. À l’époque, je travaillais dur chez Michou, un spectacle tous les soirs et le week-end, deux. J’étais la vedette et les gens venaient pour moi, mais cela faisait horreur à David, Alors il est parti. »
Un long silence s’ensuivit. Ahmed avait maintenant les yeux pleins de larmes. Alors, à son tour, il raconta son histoire. Il faisait nuit quand il termina.
Monsieur Merlin le serra chastement dans ses bras, puis en le regardant, il ajouta : « Tu peux rester si tu veux, mais à une condition : tu ne fais plus de conneries ! »
Ahmed découvrit qu’à la suite de cette petite chambre, il y avait le reste d’un appartement. Monsieur Merlin expliqua qu’en bas, c’était en quelque sorte sa loge d’artiste.
Grace à ses talents d’artiste, le vieil homme transforma Ahmed et le rendit méconnaissable ; il pouvait désormais sortir dans la rue sans risque d’être reconnu. Pendant quelques semaines, il fallait qu’il disparaisse, ainsi il devint Amina. Monsieur Merlin avait dû s’armer de patience pour lui faire accepter cette transformation ! Mais c’était le plus sage, et ce qu’il réussissait le mieux. Ainsi grimé, le jeune homme faisait les courses, monsieur Merlin la cuisine.
Il y a bien longtemps que Monsieur Merlin ne fréquentait plus le cabaret. On lui avait fait comprendre qu’il était trop vieux et que les clients demandaient de la chair fraîche. Il avait continué à se travestir, mais il n’en éprouvait plus aucun plaisir.
Pourtant, pour sauver ce gamin, il avait retrouvé son talent d’artiste. Maintenant il écrivait des histoires pour les adolescents et les lisait le soir à Ahmed, pour qu’il lui donne son avis. Il avait vite compris que ça apaisait l’adolescent.
Il avait tout de même gardé quelques relations de son passé tumultueux, et le jeune homme fut bientôt muni d’une nouvelle carte d’identité et même, d’une carte d’étudiant. Il va passer le bac cette année.
Petit à petit, ils se sont apprivoisés jusqu’à former une nouvelle famille. Sur la porte d’entrée du rez-de-chaussée « Leroy » a remplacé Madame Arth-Ur.
Jusqu’à ce jour, personne n’a fait le rapprochement avec Leroy-Merlin.