Piste d'écriture: Avec Gaëlle Nohant, réfléchir à comment formaliser dialogues et pensées dans la narration
Hiver 1917
(…) Qui êtes-vous ? murmure-t-il d’une voix qui s’arrache au sommeil et à la nuit.
Elle ne sait quoi répondre. Elle est la jeune fille de la maison. Plus une pensionnaire et pas encore une femme.
Rosalie, dit-elle. Vous ne pouvez rester là. Suivez-moi, ajoute-t-elle, tremblante.
Il semble avoir compris qu’il peut se fier à elle. Elle le guide vers l’escalier de service, lui montre comment appuyer sur la partie en tommettes de chaque degré, éviter le bois qui les trahirait. Les domestiques dorment au sous-sol, mais il suffirait d’un insomniaque, ou que sa mère se réveille. La lueur de la bougie lui paraît trop vive, elle voudrait la souffler mais n’a pas songé à prendre les allumettes suédoises. La pensée d’atteindre le grenier dans le noir complet, seule avec cet étranger, électrise sa nuque, alors Rosalie s’accroche à cette petite flamme.
Commentaire:
Rosalie et Théodore ne se connaissent pas. Pourtant, par son écriture, l’auteure installe une impression d’intimité. L’usage du présent les enferme dans une urgence, une immédiateté. Ils doivent prendre garde aux mêmes dangers, ne pas être vus, ne pas faire de bruit, ne réveiller personne. Il y a l’obligation de la proximité pour l’une, de s’en remettre à une inconnue pour l’autre.
La manière dont l’auteure formalise les dialogues, par un simple passage à la ligne, sans guillemets ni tiret, ajoute à cette impression d’être pris dans un mouvement qui progresse de lui-même. La situation impose, il faut s’y couler. De même, les pensées sont rapides et peu soulignées.
Ce choix fait partie du style, de l’art de l’écriture. Mais aussi de l’impression qu’on veut donner au lecteur.
Or, dès le départ, Rosalie est enfermée dans une situation qui ne lui convient pas, c’est la guerre, elle se retrouve dans une grande propriété viticole alors qu’elle vivait à Paris, sa mère en a pris les rênes, elles ne s’entendent pas vraiment, la jeune fille regrette son père et son frère absents avec qui elle avait plus d’affinités, et elle regrette aussi ses amies du pensionnat. Elle ne peut pourtant pas se plaindre, relativement à d’autres, elle est chanceuse.
Quoiqu’il en soit, elle est une figure qui se détache à peine sur le fond ; prendre la décision d’aider un autre dont la position est plus difficile que la sienne est quelque chose qui s’impose à elle. La privera-t-elle encore plus de liberté ? Ou au contraire, ce choix la conduira-t-elle à s’affirmer ? à se découvrir ?
A vous de poursuivre, d’explorer…
Pistes d’écriture :
Poursuivre, avec l’un, l’autre, ou les deux. Et pourquoi pas un autre personnage ? La mère, une bonne, un camarade de Théodore… Pour vous, qui est ce jeune homme ? Comment connaissait-il la maison ? Pourquoi est-il venu demander de l’aide ici, et pourquoi l’a-t-on éconduit ?
Créer votre propre situation, qui impose à deux personnes de collaborer, sans y avoir été préparées, sans se connaître peut-être, et cela pour échapper à un danger réel ou imaginaire, ou pour un objectif commun. Si vous le pouvez, gardez ces éléments de presqu’obscurité, de peur, de devoir se fier à ses différents sens et l’un à l’autre.
Jouez sur le plus ou moins de pensées intérieures, le plus ou moins de dialogues, discrets ou mis en exergue. Si un personnage ne s’exprime pas ou presque pas durant tout un temps, puis que soudain on l’entend, se parlant ou parlant, cela crée la surprise. Ce peut aussi être une conséquence d’une évolution intérieure.
A vous de jouer !