Théodore, hiver 1917, par Didier Chabbert

Piste d'écriture: L'homme sous l'orage, de Gaëlle Nohant.

Quelle saloperie cette guerre !

J’ai 25 ans et déjà trois ans de front. Trois ans de combats, de tranchées, trois ans de peur. J’ai tout subi, tout avalé, jusqu’à vomir et cracher le sang. Des mois dans la saleté, dans la boue, les rats, les balles qui sifflent et les soldats qui tombent. Epuisé, apeuré, j’ai fini par m’enfuir au péril de ma vie. Quitter ce charnier, ce cauchemar, cette guerre qui n’en finit pas.

 Déserter, ma seule pensée. M’enfuir et marcher sans savoir où aller, mais marcher et marcher encore, le plus loin possible jusqu’à l’épuisement, et le lendemain recommencer.

Douze jours d’errance, d’abris de fortune, de rapine et de vol dans les champs pour me nourrir, pour survivre piteusement, juste pour aller plus loin, jusqu’à trouver cette propriété viticole où je me suis réfugié pour m’abriter d’un violent orage et du tonnerre qui m’effraie comme une résurgence des tirs d’obus. L’épuisement et la pluie d’orage m’ont conduit ici. Je me cache à l’abri, entre le tas de bois et la véranda. Je ne dois pas être vu, ne pas faire de bruit, ne pas attirer l’attention. Il est tard, il ne faut réveiller personne. Je prends la bâche qui couvre le bois pour la mettre sur moi et m’abriter. La nuit passe ainsi, la pluie cesse, je m’endors.

Au matin, c’est un chien qui me débusque en aboyant. Une jeune femme sort de la maison pour faire taire le chien et le calmer. En me voyant, elle est surprise et apeurée. Elle m’apostrophe : « Qui êtes-vous ? » Je ne sais quoi répondre, je ne sais pas si je peux lui faire confiance. «Je suis Théodore. N’ayez pas peur, je cherchais un abri pour la nuit. »

« Je me nomme Rosalie, je suis la jeune fille de la maison. On dirait que vous êtes un soldat, ça se voit à votre tenue. Un soldat comme mon frère qui est sur le front. Nous sommes sans nouvelle de lui depuis deux mois. »

Aïe ! a-t-il survécu ? Va-t-elle m’en vouloir, à moi, d’avoir survécu ? Va-t-elle me dénoncer comme déserteur ?

***

Non, Rosalie ne songe pas à lui en vouloir. Elle songe à son frère, et que peut-être il pourrait se trouver dans une situation identique, perdu sous l’orage. Elle songe aussi qu’il doit avoir faim. Comment faire pour l’aider, peut-elle cacher cet homme à l’insu de sa mère et des domestiques ? Fut-ce pour une nuit ?

Il est trop tard pour faire marche arrière, de toute façon. « Vous ne pouvez pas rester là, Théodore, suivez-moi. Mais je vous préviens, si vous touchez à un seul de mes cheveux, mon père vous tuera. » Il hoche la tête et son regard s’attarde sur elle. Rosalie tressaille mais le conduit vers l’escalier de service et monte jusqu’au grenier encombré de malles et de meubles. Un rayon de lumière filtre par la fenêtre, éclairant un lit couvert d’un édredon poussiéreux.

« Vous ne devez pas faire de bruit. Si on vous découvre ici, je suis perdue et vous aussi. »

***

Une nuit de répit ! quelle merveille. Pourquoi fait-elle cela ? Pour qui ? Pour moi, un inconnu ? Pour son frère qu’elle voit en moi, comme moi je retrouve en elle ma chère petite sœur… ?

Illustration : Jean-Emile Laboureur, Soldat sous la pluie.

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