Petit chien cherche grand amour, par Elisabeth Averous
Piste d'écriture: le texte s'inspire de "jouer avec les titres", mais c'est surtout avec les expressions qu'Elisabeth s'amuse... et pour la paraphraser, le résultat a du chien!
Dans le monde des hommes j’ai 28 ans, c’est vous dire si je suis au sommet de mes possibilités, au début de la maturité. J’atteins l’âge de raison, la sérénité et la sagesse.
Je suis haut comme trois pommes, frisé comme Charlebois, léger comme une plume : cinq kilos de muscles, d’énergie et d’espièglerie. Je suis un « Yorkniche », savant mélange d’un Yorkshire et d’un caniche, avec une telle ascendance, je n’ai que faire d’un pédigrée.
Mon maître, un misanthrope sociable, claironne à qui veut l’entendre : « plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien… ». Mon maître, c’est mon idole, je le dévore des yeux, je le couvre de lichettes baveuses, je le suis comme un petit chien.
Je m’appelle Gustave, « Gus » pour les intimes, « microbe » pour les gamins du quartier, « sale bête » pour le facteur, celui-là je ne peux pas le piffrer, je lui réserve un chien de ma chienne. Mon maître m’appelle beau gosse, ami ou voyou quand je fais une bêtise : déchirer ses pantoufles, m’oublier sur le paillasson ou déterrer les plants de tomates, lui esquisse un sourire, Maîtresse (la jolie blonde qui partage notre vie !) crie : « j’en ai marre de ce chien, ce sera lui ou moi », lui rit et m’adresse un clin d’œil.
J’ai une vie princière, pas une vie de chien. Le matin, je sors avec mon maître, nous faisons le tour du pâté de maisons, moi en laisse rouge assortie au collier (C’est Maitresse qui m’habille !), lui le sac à crottes à la main « dépêche-toi, je vais être en retard ». Le sac rempli, le platane arrosé, nous rentrons. Je garde la maison, à dire vrai je roupille et savoure le confort douillet de mon panier. Quelquefois, histoire de justifier mon job, j’aboie, pas trop longtemps, c’est épuisant, mais assez pour embêter les voisins. Ils trouvent mes aboiements bruyants, à mon avis les paillements de la voisine le sont tout autant.
Vers midi, je me poste derrière la porte, mon maître rentre seul déjeuner. Je l’accueille avec des bonds et des gémissements de plaisir, il me caresse et j’adore ça. Il m’arrive d’échapper trois gouttes, il ne voit rien, c’est Maîtresse qui repère le délit, œil de lynx et pif de chien truffier, la patronne. Elle râle, nettoie mais ne me gronde pas, je l’aime aussi.
Au repas, pour quémander une friandise, je prends mon air de chien battu, je ne suis pas affamé, je suis gourmand, le saucisson c’est meilleur que les croquettes. Au café, je me couche sur le dos et m’abandonne aux câlins et flatteries… L’extase post prandiale.
Pour lui faire plaisir car c’est un chasseur, je m’endors en chien de fusil. Dans mes rêves, je cours après une grosse balle, je mords le mollet du facteur, je chaparde un ou deux gâteaux. Depuis que j’ai regardé La Belle et le Clochard à la télé, je m’imagine comptant fleurette à une jolie cocker fauve.
Le soir, entre chiens et loups, les jeux et la promenade font mon bonheur. Après le diner, on s’installe sur le canapé, je suis lové sur ses rondeurs confortables. Je ne choisis pas, hélas, le programme, mais je n’en pense pas moins : les infos : déprimant, Colombo : ringard, le sport : fatigant. Souvent on s’endort serrés l’un contre l’autre, réveillés en sursaut par Maitresse : « Oh les Siamois, laissez-moi une petite place ! ».
Depuis quelques semaines, j’aimerais rester plus longtemps dehors, les chiens-chiens à sa mémère m’indiffèrent, seules les femelles éveillent mes sens, j’aime tourner autour, les renifler, certaines grognent, d’autres se laissent approcher.
« Mon Gus, les hormones te travaillent, il va falloir te trouver une fiancée ». Moi, je ne veux pas d’un mariage arrangé, on est au XXIème siècle, je veux choisir ma dulcinée, nom d’un chien ! J’ai repéré une beauté, elle habite deux rues plus loin, et mon maître a entamé la conversation avec son propriétaire. Elle a deux ans, grande avec de longs poils châtains, des oreilles pointues et des yeux dorés, ah ! ses yeux. Elle a du chien, c’est un berger malinois de 45kg, je devrais peut-être dire « bergère malinoise ». Elle ne se laisse pas apprivoiser, je la regarde enamouré, subjugué par son port altier, son corps d’athlète, sa puissance.
Même par un temps de chien, nous sortons, moi portant fièrement un petit manteau à carreaux assorti à mon collier, mon maître arborant une vieille veste en tweed. Les hommes parlent croquettes, véto, toilettage, ils parlent de nous. Je frétille, je saute, j’aboie, je me donne un mal de chien pour la séduire, mais je la laisse indifférente, elle ne m’accorde aucun regard.
Ils ont remarqué les efforts que je déploie pour plaire à cette beauté et ils en sourient.
« Gustave, coquin, tu es amoureux, mais elle trop grande et …trop grosse pour toi, elle va t’écraser, tu ne l’intéresses pas, elle te snobe… tu vas te prendre un râteau, rassure-toi on est tous passés par là. Cherche une compagne à ta hauteur, trente centimètres maximum ».
Pour m’éviter un chagrin d’amour dévastateur, nous passons désormais par un circuit différent, nous rencontrons des chats qui disparaissent dès notre arrivée, des bâtards sympathiques, des bouledogues à la mine patibulaire, des griffons hirsutes. Nous croisons des gentils, des ronchons, des excités, des flemmards. Un sage a dit : « Regarde le chien et tu connaitras le maître ». Depuis quelques jours nous fréquentons une caniche couleur abricot, elle est naine, « non, de petite taille » a rectifié mon maître. Je suis « raide dingue » de cette boule de poils, j’en perds l’appétit, je suis amoureux et malade comme un chien !
Copyright: texte Elisabeth Averous, Photo de Giorgio Trovato sur Unsplash