Sous les toits, par Carole Menahem-Lilin

Piste d'écriture: Cabine téléphonique, cabine télépathique...

Années 1980. Je vis dans le 15e à Paris, une chambre de bonne charmante, d’où on a vue sur les toits de zinc environnants, les arbres du square non loin, et où l’on entend les cloches de l’église voisine. La nuit, elles rythment les heures ; est-ce pour cela que je reste si souvent éveillée, ou plutôt que je me réveille de multiples fois, ou est-ce la lune qui me titille, ou le simple ravissement de posséder un espace à moi ?

J’en avais rêvé toute mon adolescence, et peut-être dès mon enfance, de pouvoir, que dis-je, d’avoir le droit de me retirer dans ma boite, d’en fermer la porte, et de n’en sortir que par la force de ma volonté ou de mes quelques engagements.

Que cette boite ressemble à un balcon sur la ville et prenne le jour par une fenêtre haute et presque aussi large que la pièce ne gâche rien. Cela fait oublier les petits désagréments – eau froide, toilettes sur le palier, et sept étages d’escaliers à vis à monter et redescendre dès qu’on veut rejoindre, ou quitter, cette montgolfière sous les toits.

Et aussi la touffeur l’été, le givre l’hiver, et un espace sonore trop souvent partagé avec les voisins du couloir. Mais pense-t-on à ça à dix-huit ans ? Moi, non. Ce lieu est resté, dans ma mémoire et dans mes rêves, une boite à trésors. C’est là qu’à l’abri des regards bienveillants, mais intrusifs de la famille, j’ai pu plonger enfin dans l’antre de la poésie. Là que j’ai pu laisser cours à la réflexion, la révolte, l’analyse de ce que je vivais, l’espérance, l’imaginaire – en un mot, à l’écriture. Là que j’ai pu, aussi, laisser s’exprimer les êtres noirs – ceux qui devaient hanter ma famille, mes familles, depuis des générations, et qui s’exprimaient chez moi en discrètes visions et brusques éblouissements.

Dans ce balcon doté d’une serrure, je ne me suis jamais sentie seule – en tout cas, beaucoup moins que dans la grande chambre confortable que, chez mes parents, je partageais avec ma sœur, et où je n’étais jamais libre de vivre en fantaisie.

C’est étrange comme la nuit peut devenir une alliée.

 

Il m’est arrivé aussi de grands élans de tristesse, dans cette chambre sous les toits, quand mon amoureux me manquait, ou que je m’interrogeais sur la justesse, et même la réalité, de cet amour. Me voyait-il comme j’étais ? Et moi, ne me nourrissais-je pas de fantasmes ?

Cela pourtant ne durait pas. Il y avait une joie intrinsèque à être là, telle une jeune fille écureuil nichée au creux de l’arbre, libre de sortir faire sa provision de noisettes ou de pignes de pin, ou de rentrer s’enrouler dans sa queue touffue et d’hiberner. Sait-on comment dorment les écureuils ? Je crois qu’ils ne dorment moins qu’ils ne tressautent, et rêvent qu’ils tressautent, et s’enroulent de branche en branche pour finir par dévaler le tronc, l’immense tronc de l’arbre, tête la première. Les écureuils ne tombent jamais, et moi à l’époque j’étais dotée d’un sens de l’équilibre qui me semble, aujourd’hui, impressionnant.

 

Bref. Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, si j’avais pu disposer d’un téléphone. Un téléphone secret, cela va sans dire. Dont je n’aurais donné le numéro qu’à quelques rares élus et dont – dans l’idéal – j’aurais pu changer chaque mois ou mieux, chaque semaine. Pour de longues conversations chuchotées au cœur de la nuit, suivies de courts frissons – ou plutôt, au vu du prix des factures, de courtes conversations suivies de longs frissons. J’ai expérimenté toutes sortes d’orgasmes à l’époque, autant dans la distance, que dans l’enveloppement. Voire plus. Cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille, peut-être. Et puis non. J’aimais danser sur les musiques que je choisissais, au hasard des radios libres, jusqu’au cœur de la nuit, et découvrir les voix qui traversaient les ondes, et faisaient de ma solitude un buissonnement d’intimités, reliées un peu partout sur la terre. Jacques Bertin, dans sa chanson Les Biefs, l’a bien exprimé.

Le soir

Quand vous basculez dans le ciel

Vers votre aventure nocturne

Je voudrais retenir qui j’aime…

 

Les biefs du cœur

Tremblent jusqu’au matin

Il me suffit que vous me sachiez attentif dans l’ombre

Je ne suis jamais seul. Vous ne m’oubliez pas.

 

Moi non plus, je n’oubliais pas. Les visages s’inscrivaient, les paroles, dans ce long frissonnement des nuits solitaires, dans cette lente montée des petits matins. La ville, depuis un septième étage, ressemble à une mer, elle en a le ressac sonore, adouci et lent. Et comme le ressac, ce que je vivais, ce que j’avais vécu, revenait – les coquillages se déposaient, les émotions décantaient, les liens incantaient. Je devinais des choses, des silences, des non-dits, des secrets.

Parfois, pourtant, cette cabine lunaire et télépathique, ces biefs du cœur, ne suffisaient plus. Parfois, la voix de ma mère me manquait jusqu’au vertige. Alors, je descendais, une bourse cliquetante de pièces de monnaie accrochée au poignet, je tournoyais les sept étages, franchissais la porte donnant sur le hall, jetais un coup d’œil sur ma tenue dans le grand miroir clair qui faisait face au bel escalier intérieur. Comme lui, je devais être au plus éclatant de moi-même, pour téléphoner à ma mère. Je pouvais bien aller débraillée retrouver mon amoureux, nous partagions le goût des chaussures de marche et des poches trouées à la Rimbaud. Je pouvais aller, gothique ou gitane, à la fac. Mais pour ces retrouvailles sonores, il me fallait attacher ma veste, serrer la ceinture de ma robe, brosser mes chaussures et coiffer mes cheveux. Elle ne me verrait pas, m’objectez-vous ? Oh que si. Maman avait le don de divination, elle adorait s’habiller, jouer des couleurs, et loin d’elle je pouvais à mon tour expérimenter les hauteurs et textures, loin d’elle je pouvais enfin me découvrir, et dans la découverte enivrante de la féminité, la mienne, partager. Oh, c’était modeste, de bric et de broc – et souvent de broc et de trottoir, les Puces et les brocantes étaient mes maisons de couture à moi. Maman n’approuvait pas toujours le résultat, mais elle approuvait la gaieté dans ma voix, la posture nouvelle, audacieuse un brin, amusée surtout. Nous parlions de peu et de riens, mais juchée sur mes bottines à talons ou ornée de boucles clinquant au vent, c’était mieux. Elle aussi, je l’imaginais. Je la voyais. Et à sa voix, je devinais comment la vie gitait ou voguait, à la maison. Je devinais ce que serait le prochain dimanche, j’anticipais, je préparais.

 

Plus tard, j’ai beaucoup lu Colette, Sido en particulier. Son rapport à sa mère, à la fois de complicité, d’admiration, et de petite méfiance, de nécessaire distance, oh, une distance douce, mais une distance quand même, parce que l’intimité entre mère et fille, quand elle est trop spontanée, peut ronger. Je voulais me faire mon petit trésor de noisettes et de pignes, et maman avait la sagesse de comprendre cela.

Les cabines téléphoniques étaient rares, il me fallait parfois attendre des quarts d’heure, et je frissonnais dans le froid qui venait, dont la porte disjointe protégeait peu. Mais, c’était un moment à nous, sur le trottoir parisien j’étais la vigie, je lui racontais presque rien, mais ce rien était tout. Une découverte.

J’étais soudain la personne la plus importante du monde, celle pour laquelle elle s’abstrayait de tout le reste, ce reste qui l’occupait si bien.

Alors, allégée d’un chargement de pièces, mais rassurée d’amour, je pouvais repartir dans la nuit qui descendait. Je partais, le rire au bord des lèvres ou des fourmillements au bout des doigts, me caler quelque part et écrire, ou marcher, marcher sans fin, pour retrouver, rassurer, découvrir, travailler, étudier, rager… qu’importait. Je repartais pour broder ma constellation d’écureuille amoureuse de noisettes et d’idéal.

 

Pour lire l’intégralité des paroles de la chanson : http://disquesvelen.free.fr/bertin/biefs.htm

et pour connaître davantage ce chanteur auteur-compositeur,  http://disquesvelen.free.fr/bertin/

Photo de Olivia Hibbins sur Unsplash

 

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