De cabines en cabines, par Bernard Delzons
C’est une photo indiquant l’accès à une « Cabine Télépathique » qui m’a inspiré le texte ci-après. La photo ressemblait fortement au panneau que l’on affichait dans les cafés parisiens pour indiquer où se trouvait la cabine téléphonique, au fond du bar ou pire, au sous-sol près des toilettes, avec l’indispensable bottin. Je me suis amusé à passer en revue l’évolution du monde sur les différents modes d’usage du téléphone.
Je me souviens, nous y allions parfois pour faire part d’une information urgente à quelqu’un. Je me souviens de ce cadran à fiche que l’opératrice utilisait pour vous mettre en relation avec votre potentiel interlocuteur. Déjà, pour cette connexion, il fallait donner beaucoup d’informations, le nom, le numéro de téléphone et même si ce n’était nullement obligatoire, la raison. Il y avait surement une urgence, une maladie, un accident, un mariage ou une naissance à annoncer, on utilisait si peu ce moyen de communication, simplement pour prendre des nouvelles de quelqu’un.
Enfin, la communication établie, on vous passait le récepteur et vous pouviez commencer à parler. L’opératrice disparaissait, mais il n’était pas rare qu’au moment de payer, elle vous fasse une réflexion qui vous montrait qu’elle avait tout écouté. C’était dans un village, il n’y avait pas à proprement parler de cabine, mais simplement un coin dans une pièce pour échanger en toute discrétion … si l'on peut dire.
Je me souviens quand je suis arrivé à Paris, pour communiquer avec mes parents, j’allais dans un bureau de poste et cette fois l’opératrice vous attribuait une cabine dans laquelle vous pouviez alors parler en toute confiance. De toute façon, avec l’anonymat des grandes villes, ce que vous pouviez raconter n'aurait intéressé personne, sauf, bien entendu, si vous aviez décrit un casse, un assassinat, un scandale politique, mais à mon simple niveau, je pouvais raconter ma semaine à mes parents en toute tranquillité. Il y avait même une cabine réputée à la Poste du Louvre, normalement réservée aux échanges internationaux, surement trafiquée, où les communications étaient beaucoup moins chères qu’ailleurs quand on l’utilisait pour une conversation en France !
Je me souviens de l’apparition de ces cabines qui commencèrent à peupler les trottoirs des villes. Il suffisait de mettre des pièces et de composer le numéro désiré, et vous vous retrouviez avec votre correspondant. Mais, certains de ne pas être écoutés, quelques-uns pouvaient y rester de longs moments, au désespoir de ceux qui attendaient leur tour. Aucun geste d’agacement, ni coup sur la porte, ne semblait perturber l’individu, bien au contraire, cela lui donnait, sans doute, l’impression de supériorité par rapport à celui qui attendait désespérément son tour.
Je me souviens de ces téléphones fixes à fil, puis sans fils. Je me souviens de ces premiers portables, vite remplacés par les smartphones, ces petits ordinateurs que vous pouvez transporter partout, avec vous. Vous pouvez, peut-être, encore téléphoner avec, mais vous l’utilisez pour tellement d’autres choses, pour valider l’accès à un quai de gare, payer votre café croissant, répondre à un courriel ou réserver une traversée entre deux îles grecques, sans oublier les photos que vous pouvez prendre avec et les envoyer aussitôt à qui vous vous voulez, au bout du monde.
Je me souviens de ces cabines imaginaires que représentent les plateformes des TGV, sur lesquelles on vous invite à passer vos appels téléphoniques.
Je ne souviens de cette cabine de téléconsultation dans la pharmacie de mon quartier. Je l’ai même expérimentée pendant les vacances de mon médecin, pour une angine. C’est le pharmacien qui a procédé à la connexion, ensuite je n’ai eu qu’à suivre les directives de la machine, insérer ma carte vitale, saisir ma date de naissance et choisir, parmi toute une série de pathologies, celle qui me correspondait. Alors je vis apparaître à l’écran un personnage qui s’est présenté comme étant le docteur Machin. Il m’a fait serrer un appareil qui lui a donné ma température, puis un autre qui lui a appris ma tension. Il a fallu que j’ouvre la bouche et que je fasse « ha ha « en me rapprochant de l’écran. J’entendis alors comme une imprimante et je vis apparaître l’ordonnance me prescrivant des antibiotiques pour une semaine. L’homme me dit simplement « soignez-vous bien » avant de disparaitre.
Je me souviens aussi de ce passage parisien, dans lequel je découvris un espace pour des cabines télépathiques. C’était un samedi après-midi pluvieux. Intrigué, je décidai de tenter l’expérience. Je pénétrai dans une grande salle, il y avait, à l’entrée, une sorte de guichet. Je m’avançai et demandai à utiliser une de ces cabines. L’opératrice me dit que je devais acquitter un forfait de cinquante euros ; cette somme me garantissait un rendez-vous d’une heure, au-delà, je devrais payer cinq euros supplémentaires, toutes les quinze minutes additionnelles. J’hésitai mais, tellement curieux, je payai la somme due avec mon téléphone.
La dame me dit de rejoindre la cabine numéro 4. Il y avait un écran, un clavier, une chaise confortable. J’avais à peine pénétré dans l’habitacle que j’entendis une sorte de grincement derrière moi, je me retournai pour voir une porte se clore. J’étais enfermé. Je voulus ressortir, mais une voix nasillarde me fit comprendre que je devais m’assoir et suivre le protocole. L’écran s’est brusquement allumé et la même voix nasillarde me demanda si je souhaitais un interlocuteur masculin ou féminin. Le clavier se mit à clignoter, m’indiquant une touche pour choisir. J’avais appuyé sur « H », homme sans doute. Aussitôt, sur l’écran, je vis cinq hommes parmi lesquels je devais sélectionner mon correspondant. Je portai mon choix sur le numéro 4, le même que celui de la cabine. C’était un homme d’une quarantaine d’années.
L’écran fut aussitôt rafraîchi et mon homme se présenta, tout sourire, en me disant : "Bonjour, monsieur Durand, je vois que vous avez soixante-dix ans, que vous habitez Montpellier et que vous êtes célibataire. » Interloqué, je demandai comment il savait tout ça. De façon énigmatique, il répondit : « télépathie ». Me rappelant que j’avais payé avec mon smartphone, je lui dis alors : « Vous avez sans doute siphonné les données de mon smartphone. » Sans sourciller, il me répondit : « juste celles dont j’ai besoin pour vous rendre heureux. »
Alors s’ouvrit entre nous un échange assez étrange. Je commençai.
– C’est quoi être heureux ?
–Bla bla bla...
C’était exactement la définition que me donna simultanément mon smartphone que j’avais interrogé. Je compris que la personne que je voyais à l’écran était totalement virtuelle et, sans aucun doute, créée parce qu’ils appellent l’Intelligence Artificielle (IA), et que les réponses seraient certainement celles de « ChatGPT ». Je poursuivis, donc, en choisissant de répondre n’importe quoi. On verrait bien comment il s’en sortirait !
– Je suis seul en ce moment et je souhaiterais rencontrer une âme sœur.
– Mâle ou femelle ?
Sans répondre directement, je dis :
–Chat ou chien ?
– Moins de 20 kilos, entre 20 et 40, plus de quarante ?
–Ville ou campagne ?
– Béziers ou Lozère ?
– Train ou voiture ?
– TGV ou autoroute ?
– Air France ou Iberia ?
L’écran s’est brusquement éteint, puis s’est rallumé après quelques instants. Un message en boucle circulait sous mes yeux.
« Un incident inhabituel vient de se produire, nous faisons le maximum pour rétablir la connexion. »
Au bout de quelques minutes, je vis apparaître une jeune femme qui me demanda ce qu’elle pouvait faire pour moi, à quoi je répondis : « je pensais qu’avec vos dons de télépathie, vous le sauriez rien qu’en me regardant, non ? » J’avais mis ma casquette devant ma figure pour voir ce qu’elle allait dire. Et visiblement, c’était « du foutage de gueule », elle ne me voyait pas et inventait de toutes pièces.
« Je vois que vous avez l’air triste, vous venez de vivre un chagrin d’amour et vous voulez trouver une nouvelle amie. J’aurais besoin de connaître vos centres d’intérêt pour vous orienter au mieux. »
Je vis alors apparaître une liste de choses et je cochai totalement au hasard. Après un moment, la femme de l’écran me proposa de rencontrer une belle fille de vingt-cinq ans, il faudrait seulement payer mille dollars.
Je hurlai : « Prostitution, Jeffrey Epstein, scandale, arnaque. »
Puis je tapai, avec frénésie, sur toutes les touches du clavier ; alors une sirène se mit à retentir, la porte derrière moi s’ouvrit et la femme de l’accueil, escortée par deux gorilles, me fit sortir sans ménagement. Elle me prévint qu’on ne me laisserait pas revenir de sitôt. J’ai eu le temps de leur cracher à la figure : « Même avec la police ? »
Quand je racontai cette expérience à mes amis, personne ne voulut me croire, jusqu’à ce qu’un reportage à la télévision vienne corroborer mon récit. Je dois avouer que j’avais envoyé un compte rendu détaillé de ce moment à la cellule d’investigation de « France TV ».
Photo de Maxence Pira sur Unsplash