Comment la librairie Morisaki est devenue mon refuge, par Danièle Chauvin
Piste d'écriture: Commencer par la fin, avec La librairie Morisaki.
Himari
Je connais bien Himari, depuis le jour où je m’étais trompée de manteau. C’était un jour de pluie. Ces jours gris enfermés dans un linceul de fines traînées de gouttelettes serrées les unes contre les autres, comme si elles voulaient vous empêcher de poursuivre votre chemin. Ces soirs-là, après le travail, vous n’avez qu’une hâte, attraper votre imper et traverser au plus vite la distance qui vous sépare de votre maison et d’oublier l’ombre et l’humidité.
Ce jour-là, pressée d’arriver chez moi, à l’abri de l’humeur morose du ciel, j’attrapai l’un des imperméables accrochés dans le couloir. Je dois dire pour ma défense que ces vêtements de pluie se ressemblent tous beaucoup par leur forme informe et leur couleur terne. J’enfilais celui que je pensais posséder quand j’entendis une petite voix tout près de moi. Une voix qui sonnait comme une clochette de cristal.
-- Je crois que vous faites erreur, me dit-elle.
Je me retournai. Une jeune femme me souriait. Son visage au teint de porcelaine rayonnait de gentillesse. Elle portait un tailleur parfaitement coupé sur un chemisier rose qui accentuait sa fraîcheur. Son chignon perché au-dessus de sa tête laissait échapper une petite mèche rebelle, donnant un air de fantaisie à sa coiffure qui se voulait par ailleurs très sage. Deux yeux doux et rieurs m’observaient sans la moindre trace vindicative.
Je tombai immédiatement sous son charme. Il ne fait aucun doute que tous les hommes devaient tomber amoureux d’Himari au premier regard. Alors, bien sûr, Hideaki n’avait pu qu’être fasciné.
Alors, puisque Himari et moi sommes entrées dans la boîte la même année, pourquoi Hideako sortait avec moi ? Pourquoi ne l’avait-il pas courtisée à ma place ? Ou peut-être l’avait-il fait sans se démasquer ni envers l’une ni envers l’autre. Ou alors, il s’est servi de moi pour apprendre à connaître les femmes et approcher Himari avec assurance. Et aujourd’hui, il m’annonce qu’il va se marier avec elle l’année prochaine.
Hideaki
J’étais tombée amoureuse d’Hideaki dès le premier jour où je l’ai rencontré. C’était à la cantine de l’entreprise. Il était arrivé parmi les derniers, si bien qu’il ne restait presque plus de places disponibles. Il m’a demandé fort poliment s’il pouvait s’asseoir à côté de moi. J’ai accepté naturellement, tout aussi poliment.
C’est son élégance qui m’a aussitôt séduite. Son élégance vestimentaire, bien sûr mais aussi dans son attitude. Après s’être présenté nommément, il a entamé la conversation comme si nous nous connaissions, abordant des sujets divers, me demandant mon avis comme s’il y attachait le plus grand intérêt. Je me sentais écoutée, importante. A la fin du repas, il m’a proposé d’aller me chercher un café et sans attendre ma réponse, il s’est levé. A son retour, il portait nos deux tasses. Il s’est incliné pour les déposer sur la table et m’a gratifiée d’un sourire irrésistible. Nous avons convenu de nous retrouver après le travail dans un bar proche. C’est ainsi qu’a débuté notre histoire.
Cette histoire qui prend fin aujourd’hui puisque ce type m’annonce son prochain mariage avec Himari.
Passer l’éponge.
Passer l’éponge, effacer, faire disparaître ce morceau de ma vie sans conséquence.
Sans conséquence car : pas de mariage, pas d’enfants, pas de maison, pas de projets communs, et pas de souvenirs non plus.
Mais aussi : pas de tristesse, pas d’épreuves, pas de problèmes non plus.
Déménagement
Le chemin qui reliait ma maison à mon travail passait devant chez Hideaki. La première fois qu’il m’avait proposé de me reconduire chez moi, il m’avait montré une fenêtre au deuxième étage d’un immeuble, au-dessus d’une pâtisserie. Il m’avait dit, c’est là-haut que j’habite, mais je ne t’y inviterai jamais car ce n’est pas digne de toi.
Bien décidée à éliminer tout ce qui pouvait me rappeler cette pauvre histoire, j’ai tout de suite cherché un logement situé aux antipodes de celui que j’occupais alors. A la sortie du travail, j’ai donc suivi le chemin opposé à celui que je prenais d’habitude pour rentrer chez moi, et je marchai sans m’arrêter jusqu’à ce que je voie un écriteau au-dessus de la librairie Morisaki : appartement à louer.
Photo de Fumiaki Hayashi sur Unsplash