Il était trop de fois, par Marianne Girard

A la manière de Colette dans Conte d’un rossignol, imaginer une fable.

       Il était une fois, un enfant de la paix. Il naquit dans un monde stable, où rien ne semble bouger et où chacun pouvait être qui il voulait. Il apprenait bien ses leçons, faisait ses devoirs, et s’appliquait religieusement sur les traditionnels poèmes et colliers de pâtes pour les fêtes des Mères.

Mais ni les nouilles ni les vers ne lui apportèrent ce qu’il désirait tant : tous les soirs, les mères de ses camarades d’école étaient à leurs chevets, et leur lisaient une histoire. Pourquoi pas la sienne ? Pourquoi n’avait-il pas le droit d’entendre parler de chevaliers ou de pirates avant d’aller se coucher ? Elle disait chaque fois qu’elle était occupée, qu’elle viendrait plus tard. Elle ne venait jamais.

Il finit par se dire qu’il n’était pas assez. Il fallait qu’il soit plus grand, plus beau, plus fort, plus intelligent. Il s’inspira des grands hommes : les poètes qui font chavirer les cœurs, les généraux qui déciment des armées, les militants qui inspirent des âmes. Il serait tout à la fois. Il pouvait être tout ce qu’il voulait, il travaillait si bien à l’école, après tout. Il parviendrait à être les trois en même temps.

Pour cela, il fallait ne pas perdre. Ne jamais rien céder. Tant que l’on n’admet pas l’échec, on n’est pas défait.

Avec cette idée en tête, il s’élance à l’assaut de l’échelle sociale. Il y a beau y avoir plus d’échelons sous lui qu’au-dessus, ceux qu’il vise sont si haut qu’il a l’impression de partir du caniveau.

Ils sont si loin, en réalité, qu’il a du mal, au départ. Il doit se contenter des parcours les moins brillants des écoles les plus prestigieuses. Qu’importe, s’il ne peut grimper l’échelle ? Ses connaissances ont le bras long et le tirent chaque jour un peu plus haut. L’important est de s’élever, la manière importe peu.

Il laisse en bas le petit garçon qui voulait plaire à sa mère. Il s’est persuadé qu’il est un homme désormais, meilleur que tous ceux dont il s’entoure. Il a tant lu Rimbaud et Camus qu’il est persuadé d’être un homme de lettres ; tant étudié Hegel et Machiavel qu’il se croit philosophe ; tant arbitré de ventes d’entreprises qu’il se trouve expert en économie – et passablement riche.

Les médias l’encensent quand il entame sa carrière politique. Les éloges pleuvent, il sort vainqueur de tous les débats, des foules compactes viennent l’écouter pendant sa tournée de campagne. Il ne fait désormais plus nul doute qu’il est bon journaliste, habile débatteur et excellent politicien.

Comment alors ses idées pourraient-elles être emplies d’autre chose que de bon sens ? En politique, se dit-il, il n’est question que de cela. Il lui faut donc incarner ce bon sens, cette raison.

Il n’aura pas d’enfants ? Qu’à cela ne tienne. Il sera le père de la nation. Après tout, comment le peuple pourrait-il lui préférer quelqu’un d’autre ?

Enfin, il atteint le haut de l’échelle. Plus haut que ses amis au bras long n’auraient jamais pu le hisser. Il est fier de lui, il a la sensation de s’être fait seul. Et depuis la fenêtre de son palais doré, il se complait à toiser les feux d’artifice allumés par ceux qu’il appelle « son peuple ». Il doit bien lui être dévoué, puisqu’il lui a donné les clefs.

Mais les revers arrivent. Des protestations, des manifestations, des émeutes, des révoltes. Son peuple le trahit. Ne comprennent-ils pas qu’il est le meilleur dirigeant qu’ils aient jamais eu, et qu’ils n’auront jamais mieux ? Qu’a-t-il fait pour se retrouver là, à gouverner une nation aussi ingrate ? Ne voit-elle pas tout ce qu’il fait pour elle ?

Ils refusent de comprendre quand il leur explique qu’ils devraient être contents, qu’il fait tout cela pour leur bien. Eh bien, tant pis : il les matera par la force. Il reste au moins une faction, dans ce pays d’imbéciles, qui lui est loyale : l’armée. Et depuis la fenêtre de son palais doré, il s’amuse à compter les fumigènes qui tombent du ciel.

Il exploite la peur partout où il la trouve : dans les différences de sexe, de religion ou de couleur de peau, dans la maladie, et surtout dans la guerre. Le contexte est favorable à une armée forte, et tout est bon pour l’engraisser.

Que ceux qui ne cèdent pas à la peur soient traités de complotistes ou d’extrêmes. Avec un peu de chance, cela reviendra au même.

Il a laissé le petit garçon en bas de l’échelle, mais il se souvient de son but initial : être à la fois poète, militant et chef de guerre. Un homme qui laissera son nom dans l’histoire, comme l’un des plus grands que le monde aura connu. Il imagine déjà une statue à son effigie dans les plus grands musées. Il est convaincu qu'adviendra un jour, sous son pouvoir sans limite, où le monde tremblera à la simple idée de son armée.

À l’abri derrière les murs de son palais doré, il ne voit pas les incendies que sa folie a allumés.

Photo de Igor Omilaev sur Unsplash

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