Et le téléphone sonna !, par Bernard Delzons

Tout commence par un coup de téléphone inquiétant. C’est le cas dans le court extrait de « Avec Jour de ressac » de Maylis de Kerangal. Je me suis rappelé ce qui était arrivé au père d’un de mes amis d’Aurillac. Evidemment, je le raconte à ma façon en utilisant des personnages imaginaires, mais j’ai gardé l’idée et l’époque, disons fin des années 1960.

Charly venait d’arriver dans sa maison de Perreux, un gros village près de Roanne. Il jeta son manteau sur le premier fauteuil venu et, sans préambule, il lança : « Gabriel, où es-tu ? » Il ne l’appelait ainsi que lorsqu’il était fatigué, en temps normal il disait plutôt « Gaby ». Il se dirigea vers la cuisine, sortit une bière et sans même prendre un verre, il but une gorgée directement à la bouteille. Il revint vers le salon et se laissa tomber dans son fauteuil club préféré. Personne de la maison aurait osé s’y installer sauf peut-être Dago, le chien. Un instant, il se demanda où était ce vaurien.

La cinquantaine, il était un des rédacteurs principaux d’un journal économique et, à ce titre, il venait de faire une conférence sur les filières à privilégier dans l’économie française à l’avenir. Il se serait volontiers éclipsé juste après avoir terminé, mais il avait dû faire le « service après-vente » pendant le cocktail qui avait été organisé ensuite. La route difficile avait fini de l’épuiser. Pourtant, il n’avait pas ôté la veste de son costume gris, il avait juste desserré sa cravate fuchsia, parsemée de fins bleuets.
Enfin, une voix provenant de l’étage répondit : « C’est toi, Charly ? Attends, je descends, il y a eu un appel curieux de la police lyonnaise, je n’ai rien compris. »

Jeune artiste peintre, Gabriel venait de fêter ses trente-cinq ans. Son atelier était installé dans ce qui était un grenier, dans la partie arrière de l’étage, quand ils avaient acquis cette maison.
Ses pas résonnèrent sur les marches en bois qui menaient à l’étage, suivis par d’autres plus légers, comme des griffes au contact du bois. Charly vit alors Gabriel apparaître, dans la salopette en jean qu’il adorait, et sa chemise à carreaux de cowboy américain. Il était suivi du chien, qui se précipita vers son maître. Le pauvre animal ne reçut qu’une vague et courte caresse sur le dessus de son crâne. Il savait que, dans ces cas là, il ne fallait pas insister, aussi partit-il vers la cuisine, là au moins il pourrait manger quelques croquettes.

Dago était un Labrador noir qui n’aspirait qu’à recevoir des mamours de ses maîtres. Il n’aurait su dire lequel il préférait, Gabriel qui lui faisait faire de belles promenades dans la forêt et qui lui préparait ses repas, ou Charly qu’il aimait rejoindre dans son bureau, pour poser son museau sur ses pieds.

Silence. Gabriel regardait l’homme avachi dans son fauteuil, il attendait qu’il lui demande des explications. Ne recevant aucune question, il se décida à parler : « Le voyage n’était pas trop pénible avec cette pluie ? Tu as l’air fatigué. » Toujours pas de questions à propos de l’appel. Alors il continua : « J’ai dit à la policière que tu étais sur la route du retour et que tu ne devrais pas tarder. »

Charly se redressa péniblement et alors seulement, il demanda :
– Qu’est-ce qu’ils me voulaient ? Ils ont dit quelque chose ?
– Il faut que tu les rappelles demain entre 9 et 10 heures, c’est important… Elle m’a donné un numéro.

Charly pensa aussitôt que quelqu’un de mal intentionné était allé se plaindre à propos de sa vie privée. Un homme de son niveau et de son âge ne pouvait pas vivre avec un garçon, et de surcroit plus jeune que lui. Il y était habitué, il ne comptait plus le nombre de fois où on l’avait insulté et même traité de pédophile. Son agacement décrut : il savait que dire et que faire, le lendemain à midi on en parlerait plus, pensa-t-il.
Mais Gabriel reprit :
– Elle voulait savoir si je savais où tu étais hier à 11h45.

Puis, un peu soupçonneux, il ajouta :
–  Tu n’étais pas à ta conférence ?

Le regard noir que lui lança Charly lui fit comprendre que c’était la question de trop (ou : qu’il n’aurait pas dû s’enquérir de cela). Celui-ci se leva, se dirigea vers l’escalier et avant de disparaitre, grommela : « Je suis crevé, je vais me coucher, je dormirai dans le bureau. »

Charly avait souvent des insomnies, alors il se réfugiait dans ce bureau où ils avaient installé un petit lit d’appoint. Gabriel s’amusait à l’appeler « sa garde-robe » faisant ainsi référence au refuge de lord Grantham dans la série « Downton Abbey ».

Toutefois, ce soir-là Gabriel était perplexe, que pouvait-il s’être passé à Lyon pour que son ami soit dans un tel état ? Il se ferait tout petit pour ne pas envenimer les choses. Il attrapa la laisse et sortit promener le chien. Seul celui-ci, d’ailleurs, passerait une excellente nuit, ses maîtres étaient trop soucieux de ce qu’on allait leur annoncer.

Il devait être 8h55, le lendemain, quand le téléphone sonna. Enfin apaisés, les deux hommes venaient de finir leur petit-déjeuner. Gabriel décrocha. Il reconnut aussitôt la voix qu’il avait entendue la veille, aussi sans rien dire, il tendit le combiné à Charly.

Il aurait bien pris l’écouteur, mais n’osait pas. Il n’entendait que les réponses que faisait Charly:
–  …
– Oui, j’ai passé deux jours à Lyon.
– …
– J’avais loué une chambre à l’Hôtel des Célestins, j’y ai dormi deux nuits.
– …
– Oui, je suis venu avec ma voiture, elle est bien immatriculée « 987-XY-42»
– …
– Non, je ne l’ai prêtée à personne. Oui c’est ça, je m’étais garé rue de La Charité, près de la place Bellecour.
– …
– Au 53 ? Je ne me rappelle pas le numéro, mais quand j’ai voulu la récupérer, il m’a semblé qu’elle n’était plus exactement là où je pensais l’avoir laissée. Mais j’étais préoccupé, je me suis certainement trompé.
– …
– Cette conférence, j’ai l’habitude, mais là il y avait plus de monde et des politiques, il ne fallait pas que je me rate.

La conversation continua encore un moment. Quand Charly raccrocha enfin, inquiet, Gabriel demanda ce qui se passait. Charly répondit qu’il n’en savait rien mais qu’il devait retourner à Lyon, il était convoqué au commissariat. Il devait partir immédiatement. « Tu n’as pas fait de conneries ? » s’enquit Gabriel. Il ne reçut aucune réponse. Mais, quand il proposa de l’accompagner, on lui dit de s’occuper de ses affaires et du chien.

Une demi-heure plus tard, il vit la voiture s’éloigner. Il ne reçut aucune nouvelle avant le soir, 17 heures.

 

Arrivé au commissariat, Charly dût fournir ses papiers, carte d’identité, permis de conduire, carte grise, assurance. On lui demanda s’il pouvait dire avec précision où il était ce mercredi à 11h45. Il reconnaitrait plus tard que, sans cet alibi incontestable, il serait rentré dans des complications indescriptibles. Par chance, il prononçait une conférence devant trois cents personnes, dans l’un des auditoriums de la mairie. Il y avait autant de témoins que l’on voulait et en plus, pour raison de sécurité, on avait vérifié son identité à l’entrée et à la sortie. Il pouvait même préciser que sa prestation avait commencé à 9h30 pour se terminer un peu avant 11h30.

On l’introduisit alors dans une petite salle et on lui annonça que ce qu’il venait de dire allait être vérifié.

 

Une bonne demi-heure plus tard, la policière revint, accompagnée du commissaire qui prit aussitôt la parole.

"Cher monsieur, nous avons la certitude que votre voiture a été utilisée pour transporter un cadavre. On a d’ailleurs trouvé des traces de sang dans le coffre. Grace à nos agents qui surveillaient un immeuble de cette rue, on sait aussi que votre véhicule a été déplacé entre 10h et 10h30. Pensant que cela avait un lien avec la filature que nous avions mise en place, on a fouillé votre véhicule. Votre alibi vous innocente complètement, mais pas forcément votre entourage. Que faisait votre ami, par exemple, à cette heure-là ?"

Charly était décontenancé : ainsi, on savait à peu près tout sur lui. L’année passée, il avait porté plainte contre une personne qui le harcelait, et les journaux en avaient parlé. Y avait-il un lien ?

Sachant Gabriel loin de Lyon, il répondit simplement que celui-ci était à Perreux, « C’est lui qui vous a répondu hier », précisa-t-il.

Le commissaire secoua la tête.

– Désolé monsieur, mais il a été vu hier à la gare de La Part Dieu Il a pris un train pour Roanne vers 11h.

Déconcerté, Charly ne put qu’avouer qu’il n’était pas au courant. Il se mit à imaginer le pire. Que pouvait avoir fait son ami et dans quel pétrin s’était-il encore mis ? Il allait voir ce qu’il allait voir !

Un policier entra et déposa un papier sur la table devant le commissaire, puis il lui chuchota quelque chose à l’oreille. Celui-ci lut le document calmement. Après quoi il sortit, pour ne revenir que dix minutes plus tard.

Là, il s’installa sur son fauteuil, prit son temps comme s’il réfléchissait.

 

Charly était de plus en plus mal à l’aise, on le faisait mijoter, pourquoi ? D’abord furieux contre Gabriel, il était maintenant très inquiet, qu’allait-il lui arriver ? se demandait-il.  

Le commissaire releva enfin la tête, et annonça simplement : « Vous êtes libre monsieur, on a retrouvé le coupable. C’est un malfrat bien connu de nos services. Nous sommes désolés pour ce dérangement. Je viens seulement de comprendre pourquoi il avait remis votre voiture à sa place, ou presque. S’il ne l’avait pas fait, vous auriez certainement porté plainte, et on aurait lancé une enquête… Il ne pouvait pas se douter que nous étions déjà sur place. »

 

Aussitôt dehors, alors qu’il n’était pas loin de 17 h, Charly se précipita dans une cabine pour téléphoner à Gabriel :

– Que faisais tu à Lyon, mercredi ?
– Pourquoi ? comment le sais-tu ?
– Que faisais-tu ?
– Tu le sauras ce soir c’est une surprise, c’est pour ton anniversaire. Que voulait la police ?
– Ne t’inquiète pas, c’est réglé… Je rentrerai en train, peux-tu venir me chercher à la gare de Roanne.
– Pourquoi ? Tu as eu un accident ?
– Non, mais je ne peux pas garder cette voiture, je vais la déposer dans un garage pour la vendre.– Elle n’a que dix mille kilomètres !
– Je te raconte ça ce soir.
Il raccrocha et se dirigea vers un café où il commanda un petit calva. Il irait dans le garage qui lui avait vendu la voiture. Un instant, il ferma les yeux et imagina les retrouvailles avec Gabriel. C’est vrai, il avait complètement oublié que c’était son anniversaire. Il achèterait une bonne bouteille et une boite de foie gras, le péché mignon de Gaby.

Photo de Michael McKay sur Unsplash

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