À ma mère, par Florence Valat
Piste d'écriture: une annonce.
« J’ai les alvéoles pulmonaires qui s’assèchent », m’avait-elle dit alors que nous roulions sur le chemin de la maison. Elle m’avait dit cela sur un ton très neutre ; tout comme elle m’aurait dit « Tiens, il fait beau aujourd’hui » ou encore « Regarde par la fenêtre, il y a des flamants roses sur l’étang ». Nous revenions de la plage où nous avions convenu de faire un footing.
J’étais revenue chez mes parents pendant mon congé estival, et maman m’avait proposé de courir avec elle le long du canal. « Je ne cours pas très vite », m’avait-elle précisé. Ce qui m’avait réjouie, car « ça tombe bien, je reprends tout juste la course à pied » avais-je déclaré.
Et donc ce dimanche matin là, une fois la voiture garée sur le parking, nous avions débuté notre footing sur la poste cyclable qui longeait l’étang. Quelle n’avait été pas ma stupeur lorsque je vis ma mère courir ou plutôt, devais-je dire, marcher. En effet, elle courait trois pas puis s’arrêtait, essoufflée comme jamais, marchait trois pas, puis reproduisait cette cadence comme si de rien n’était, courrait trois pas, s’essoufflait, marchait trois pas et ainsi de suite.
Elle qui avait été une grande sportive, affectionnant plus particulièrement la course à pied et le vélo de route ! Elle en avait avalé du bitume, des 20 kilomètres, des marathons. Et les mois d’aout, lorsqu’elle nous laissait chez grand-mère, elle partait visiter une région en cyclo-camping avec mon père, n’oubliant jamais de nous envoyer une carte postale du coin où ils étaient.
À présent, cette grande sportive n’était plus que l’ombre d’elle-même. Je l’entendais haleter alors qu’elle continuait comme si de rien n’était sa sempiternelle cadence. Courir trois pas, s’essouffler, marcher trois pas, courir trois pas, s’essouffler, marcher trois pas, etcétéra, etcétéra.
Je baissais comme je le pouvais mon rythme pour rester à sa hauteur et la scrutais comme pour mieux appréhender ce qui se passait là ; ce choc de voir ma mère en proie à une espèce de début de crise d’asthme ou je ne sais quoi, dont je n’avais jamais entendu parler. Elle, impassible, le sourire étiré jusqu’ aux oreilles, était heureuse, semblait-il, de courir avec sa fille en ce magnifique dimanche de juillet. Et moi, de la voir cracher ses poumons et marcher alors qu’il avait été convenu la veille de faire une sortie footing, me choquait plus que tout et peut-être, pire encore, me faisait ressentir de la pitié. Mais son air serein m’empêchait de m’inquiéter outre mesure et surtout, de lui poser la moindre question.
Question que je lui posai sur le chemin du retour alors qu’elle était au volant. « Ne t’inquiète pas, je suis bien soignée à l’hôpital », m’avait-elle dit. Cette indication, censée me rassurer, me fit fermer mon clapet et m’empêcha de lui poser d’autres questions.
Le silence se fit dans l’habitacle. Non vraiment, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter, elle était bien suivie. Je la savais atteinte d’un syndrome dont le nom m’échappe toujours et qui assèche les muqueuses. Maman ne se déplaçait jamais sans ses gouttes de sérum physiologique pour les yeux ou sa mini gourde dont elle s’emparait pour hydrater sa bouche. Elle était atteinte de ce syndrome depuis longtemps. Je le savais. La bouche et les yeux secs. C’était pénible, mais pas gravissime. Je n’avais jamais songé que cet assèchement pouvait s’attaquer a ses alvéoles pulmonaires.
Et… le temps a passé. 10 ans se sont écoulés. Maman a peu à peu cessé de dire qu’elle partait courir. Parce que ce n’était pas vrai. Elle marchait, à présent. Toujours le souffle court. Puis les hivers se sont enchainés avec des difficultés respiratoires qui ont empiré au fil du temps. Puis il eut l’arrivée des masques à oxygène, parce que respirer seule lui était devenu trop difficile. Le Covid, qui m’a fait craindre le pire, et le vaccin qui m’a rassurée. Finalement, le pire s'est produit. Un hiver. L’hiver de mes 41 ans, de ses 67 ans à elle. Où maman n’a pas pu, n’a plus pu. Où ce fut trop dur. Alors, elle s’en est allée vers les étoiles et de là-haut, veille sur nous comme elle l’a toujours fait - tout en y respirant à pleins poumons, je le sais. Son absence est dure. Encore une fois, elle nous a protégés. Nous, ses enfants, mais aussi papa, son mari. « Elle ne m’en parlait pas », m’a dit un jour mon père. Aujourd’hui, nous courrons ensemble régulièrement tout en papotant, et nous parlons souvent d’elle, maman.
Texte: Florence Valat. Photo de Andrew Heald sur Unsplash