Débuter par une annonce, avec Maylis de Kerangal
Piste d'écriture basée sur Jour de ressac, éd. Galimard, 2024, paru en Folio.
...J’ai balbutié : quoi ? quelle affaire ? Le policier m’a déclaré que le corps d’un homme avait été retrouvé il y a deux jours la voie publique, au Havre, un individu non identifié, que j’étais censée pouvoir fournir des informations, qu’il fallait que je vienne. Devant moi le couloir s’incurvait, pareil à une piste de bobsleigh. J’éprouvais une telle sensation de vitesse que j’ai cherché un point fixe où accrocher mes yeux – le logo Nike d’une basket bourrée de papier journal qui séchait sur le radiateur, une poignée de porte en bakélite, un losange sur le tapis. Le policier m’a demandé de venir au commissariat du Havre le lendemain à neuf heures, il voulait m’auditionner, j’ai répondu d’accord, on a raccroché, et le temps s’est aussitôt rompu contre mon oreille, crac, cassé en deux, matin et après-midi désormais inconciliables, et si divergents, déjointés, étrangers l’un à l’autre, qu’ils étaient devenus incapables d’assembler une même journée, celle que j’étais pourtant en train de vivre.
Je n'ai pas pu reproduire la formidable première phrase, l'extrait aurait été trop long, mais je vous invite à la consulter sur le site de l'éditeur, et encore mieux, à lire le livre! Mais cet extrait, qui intervient un peu plus loin, montre bien l'étonnement que peut provoquer une annonce. Soudain, la perception n'est plus la même. Ici, c'est même une sidération. La narratrice sent le sol se dérober sous ses pieds. L'autrice nous fait éprouver cela, tout en semant des indices sur la manière d'exister de son personnage.
Lorsqu'on commence in media res, il est rarement aisé de présenter les protagonistes de manière directe, mais on peut les rendre familiers à travers des détails, comme ici la basket bourrée de papier journal qui sèche sur le radiateur, la manière de balbutier de la narratrice (elle ne cherche pas à donner le change, elle laisse paraître son émotion), ou l'image poétique du temps rompu contre son oreille. On devine une amoureuse de mots, même dans cette circonstance, elle cherche à trouver le terme juste; peut-être cette recherche l'aide-t-elle à revenir à elle-même.
Pistes d’écriture :
- Faire irruption dans le quotidien d’un personnage par une annonce. Montrer son étonnement, heureux ou inquiet, et ce faisant, nous donner à voir des bribes de son quotidien, de son environnement. A quoi se raccroche-t-il ? ou au contraire, de quoi aimerait-il se défaire ? Quels sont les effets de l’annonce sur sa manière de percevoir ce qui l’entoure, voire son existence ou son passé ?
- Vous emparer de cette histoire. Choisir un extrait, et le poursuivre. Vous pouvez modifier des éléments.
- Réécrire un passage du point de vue d’un narrateur peu fiable, dont on sent qu’il a des choses à cacher, aux autres ou à lui-même. Photo de Carole