La fureur d’aimer, par Elisabeth Averous
Piste d'écriture: à la manière de Colette dans Conte d'un rossignol, imaginez une fable.
Leur rencontre n’avait rien d’improbable ; deux jeunes gens talentueux, en chemin vers la gloire, fréquentant le même milieu artistique.
Leur idylle fut qualifiée d’invraisemblable, tant ils étaient différents, mais ne dit-on pas que les extrêmes s’attirent pour mieux se repousser. Leur histoire fut passionnelle, intense, fugitive.
Ils se croisent une première fois en 1959. Subjugué par la beauté de la jeune femme, il n’ose l’aborder. Elle est l’étoile du septième art, belle à damner tous les saints, libre et audacieuse… Son aisance, son naturel et son charisme font fantasmer les hommes de sept à soixante-dix -sept ans voir plus. Même le Général n’est pas insensible à son charme et aurait affirmé : « qu’elle rapportait plus à la France que la régie Renault ».
Elle n’ose pas lui parler, intimidée par son talent, par la force et l’originalité de ses compositions. Elle n’est pas, non plus, attirée par le physique disgracieux du musicien ; un visage ingrat, un grand nez busqué, des yeux vifs mais globuleux. La vénus aux pieds nus n’aime que les mannequins virils, les éphèbes aux corps d’athlètes, les jeunes premiers.
Dix ans se sont écoulés, dix ans pour passer de célèbre à célébrissime, dix ans pour composer, jouer, se marier, scandaliser, tromper…recommencer.
Dix ans pour oublier ce rendez-vous manqué, dix ans pour ne pas oublier la sauvageonne au regard de braise.
Dix ans pour rêver à ce corps sublime de danseuse, dix ans pour mettre en musique l’histoire d’une icône planétaire.
Dix ans pour tourner quelques chefs d’œuvres et plusieurs « navets ».
Dix ans pour comprendre le sens de sa vie.
Satisfait de la mélodie et de son refrain entêtant, il lui donne rendez-vous, lui égrène quelques notes, attend non sans inquiétude sa réaction. Elle ne sait pas chanter, ne connaît rien à la musique. Paralysée par le trac, elle ânonne de sa voix traînante aux accents enfantins le premier couplet ; elle est insatisfaite, il est subjugué. Quelques bulles de champagne rafraîchissent la gorge et libèrent les cordes vocales. Elle rit, il la couve, elle se détend, il l’encourage, elle le trouve charmant, il est émerveillé.
On dit que la musique adoucit les mœurs, pour eux ce fût un coup de foudre intense, sensuel et ravageur. Pendant quelques mois ils s’aiment à la folie, raillent les journaux à scandales qui titrent « l’union de la belle et de la bête », se jouent des qu’en dira-t-on, rient des âmes vertueuses et des donneurs de leçons « c’est scandaleux de s’afficher avec lui, elle est mariée…»
Il l’a surnomme Bri, elle l’appelle Zé, ensembles ils se moquent de briser les convenances, leur réputation, leur destin. Ils savent que tôt ou tard leur liaison sera brisée.
La pression médiatique, les engagements professionnels, la jalousie d’un époux ont raison d’une passion « feu de paille ».
Chacun a repris le chemin de sa destinée, toujours sous le feu des projecteurs, ils sont adulés, parfois incompris, toujours épiés. Loin des médias, ils se revoient de temps en temps, se téléphonent souvent, ils sont, paraît-il restés bons amis.
Serge et Brigitte s’en sont allés, épuisés par les excès, les combats, la vieillesse. Les plus de cinquante ans n’oublieront certainement jamais Bardot, vêtue de cuir et cheveux au vent, chevauchant une énorme moto en fredonnant :
« Je n’ai besoin de personne en Harley Davidson,
Je ne reconnais plus personne en Harley Davidson,
J’appuie sur le starter et voici que je quitte la terre,
J’irai peut-être au paradis mais dans un train d’enfer,
Si je meurs demain,
C’est que tel était mon destin,
Je tiens moins à la vie qu’à mon terrible engin……
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