La morsure des mots, par Bernard Delzons
La découverte brutale que la réalité n’est pas celle qu’on croyait est racontée dans les premiers chapitres du roman « La librairie Morisaki » du japonais Satoshi Yagisssawa. Ces extrais m’ont inspiré le texte ci-dessous.
Je venais de terminer « La librairie Morisaki », un roman japonais. Je me levai très perturbé par certaines résonances avec ma propre vie. Je bus un thé chaud pour me remettre de mes émotions.
J’aime beaucoup fouiner dans les librairies, surtout si elles paraissent démodées et hors du temps. J’avais trouvé ce roman, que j’avais choisi pour son titre, dans une de mes préférées, tenue par une vieille dame qui avait certainement près de quatre-vingts ans. J’y venais régulièrement, la libraire me regardait déambuler sans jamais rien dire, mais quand je me présentais à la caisse, elle regardait le livre sur lequel s’était porté mon choix. Elle ne faisait jamais de commentaire, mais ce jour-là (le jour où j’avais acheté ce roman), elle avait déclaré en me rendant la monnaie : « c’est un excellent choix. » Puis elle avait souri. J’étais sorti, intrigué et presque mal à l’aise sans savoir pourquoi. Je le comprenais maintenant après avoir fini de découvrir cette histoire. Il y avait tellement de points communs avec ma propre vie que c’en était troublant. En refermant le livre, je m’étais dit que le commentaire de la libraire ne pouvait être qu’un pur hasard.
Je travaillais au cinéma « Le Diagonal » où je remplissais comme beaucoup de mes collègues différentes tâches, tantôt caissier, tantôt comptable, tantôt « ouvreur ». Ce n’était pas passionnant, mais je pouvais ainsi voir beaucoup plus de films que si j’avais eu n’importe quel autre boulot. J’adore les films. J’avais rapidement sympathisé avec Alice, une jeune femme qui faisait le même job que moi.
Je tiens à le préciser d’amblée, c’était une relation amicale et sans aucune attirance sentimentale ou sexuelle. Si vous m’aviez posé la question avant les évènements, je l’aurais décrite comme étant « un bon copain ». Nous passions beaucoup de temps ensemble à refaire le monde, à échanger nos points de vue sur les films que nous avions vus, à boire des coups en sortant du travail. Bref, c’était pour moi un grand plaisir de passer du temps avec elle.
Ce jour-là, elle ne travaillait pas, mais elle m’avait donné rendez-vous à dix-huit heures dans un salon de thé où nous allions régulièrement. Je quittai le cinéma après mon service et me dirigeai vers le salon où elle devait me rejoindre. J’étais un peu en avance, aussi je fis un détour avant de la retrouver.
Je m’arrêtai devant la vitrine de la petite librairie « Livre’S », je cherchai les nouveautés qui pourrait m’intéresser. Rien cette fois, mais quand je jetai un regard à l’intérieur, je la vis en grande conversation avec Oscar, le libraire que je connaissais. Alice savait comment je l’avais rencontré et que j’avais eu une aventure avec lui, mais que ça n’avait pas marché : Oscar ne pouvait ni ne voulait s’attacher à quelqu’un. Alors j’avais rompu, mais nous étions restés en bons termes. Depuis la rue, je voyais bien que leurs échanges n’étaient pas, disons, professionnels. Je m’éloignai, troublé, et me dirigeai vers notre lieu de rendez-vous.
J’étais bien là depuis une bonne vingtaine de minutes quand elle est enfin arrivée.
Elle s’approcha, me fit la bise et sans aucun préambule, elle me jeta à la figure : « Je dois me marier. » Je sentis des frissons parcourir mon corps, ce mot avait provoqué comme une déchirure en moi : je me sentais trahi par elle pour ne m’avoir rien dit avant ce jour, mais par lui aussi. Je les avais présentés, sans imaginer que ces deux-là puissent nouer une idylle ensemble. Je ne savais quoi dire, le mieux serait de partir et rentrer chez moi. J’allais le faire mais je n’ai pu m’empêcher de poser la question : « Avec qui ?», imaginant très bien ce qu’elle allait me répondre.
Elle me regarda droit dans les yeux et répondit : - Avec Armand.
- Armand qui ? demandai-je, surpris par la réponse.
- Armand, notre Armand, notre patron, ne fais pas l’idiot !
Ainsi je m’étais fourvoyé, j’avais imaginé une histoire sans fondement alors que j’aurais sans doute pu deviner depuis longtemps leur attirance. Pourtant, pendant des mois et des mois, Alice m’avait laissé le critiquer, me moquer de lui, sans jamais m’arrêter. En plus, il devait savoir tout le mal que je pensais de lui, et soudain j’imaginai qu’il ne serait pas possible de continuer à travailler dans ce lieu, avec ces deux là qui riraient derrière mon dos. Je pensai qu’il faudrait que je démissionne. Mais je n’ai pu faire autrement que d’ajouter.
- Que faisais-tu avec le libraire ? Tu lui racontais comment tu t’étais foutu de moi ?
Elle me dévisagea et, sans ménagement, elle déclara : - Tu es vraiment un connard quand tu t’y mets !
Je me levai et me dirigeai vers la caisse pour payer ma consommation. Elle me rattrapa avant que je sorte et, à haute voix, devant tous les consommateurs, elle cria :
- J’attends un bébé, je voulais que tu en sois le parrain !
Qu’est-ce que c’était que ça, encore ?
Je quittai le lieu en claquant la porte.
Elle me courut après dans la rue. Elle m’attrapa par l’épaule et là, en larmes, elle avoua : «
- Je ne l’aime pas. On a fait ça une fois et c’était la mauvaise. Je ne veux pas de lui, mais je veux cet enfant ! J’ai besoin de me sentir soutenue, c’est pour cette raison que je suis allé chez le libraire, il a été parfait, lui. J’attendais mieux de toi. Je n’ai pas le choix, je vais démissionner. Va te faire foutre !
Elle me lâcha et s’enfuit. Je restai figé, complètement démoli, ne sachant comment réagir. J’étais prêt à abandonner quand brusquement, je me rappelai la fin d’un film. Alors je me suis ressaisi et je l’ai rattrapée.
- Pardonne-moi, je suis débile, bien sûr on l’élèvera ensemble ce bébé, je serai un vrai parrain. Et laisse tomber cet abruti. Oublie cette idée de mariage, surtout avec ce type !
Plus tard, je repensai à la phrase de la vieille dame dans la librairie, « c’est un bon choix ». Tout comme ce que je venais de faire. Demain je démissionnerais, moi aussi, pourquoi pas pour reprendre la librairie de la vieille dame, elle m’avait dit qu’elle voulait se retirer. J’imaginai déjà la renommer « Le choix des Mots. » Je garderais le lieu intact, avec cependant une bonne installation informatique. Je décidai d’aller voire Maryvonne, la libraire, dès le lendemain.
C’était il y a juste quelques mois, demain Alice et moi on pend la crémaillère de notre « Book-Shop » comme elle se plait à l’appeler ! Maryvonne et Oscar seront là, ils ont décidé de nous aider à cette reconversion.
A la réflexion, mon histoire n’est peut-être pas aussi proche que ça de celle du roman ! Sinon que toute l’intrigue tourne aussi autour d’une librairie, et des choix à faire.
Photo de Jaredd Craig sur Unsplash