Comme une qui ne veut pas voir, par Florence Valat

Piste d'écriture: le début de la Librairie Morisaki. La protagoniste apprend que celui qu'elle croyait son petit ami va se marier avec une autre!

A côté d’elle, je n’étais qu’une grande perche, au physique plutôt banal.
Une asperge oui. Flanquée d’un nez aquilin. (Héritage paternel). Dans ma tête, ça tournait à mille à l’heure. Il allait se marier avec Hoshiba. Je n’en croyais pas mes oreilles ! Au travail, ils ne se côtoyaient pas, ne s’adressaient même pas la parole. Et voilà qu’il m’annonçait qu’il allait se marier avec elle. Je laissais tomber ma fourchette pleine de spaghettis dans mon assiette qui, sous l’effet du choc, projeta sur la table vernie des éclats d’un jus jaunâtre maculé d’auréoles de graisse. Qu’est-ce que j’avais bien pu rater ? Entre notre dernière sortie au cinéma et là maintenant, ce moment précis dans ce foutu restaurant italien.
Qu’est-ce que je n’avais pas vu ? Ou pas voulu voir ? Oui bon, il ne répondait jamais à mes appels passés en soirée lorsque, lassée de câliner ma chatte Kitty, je me languissais d’entendre le son de sa voix.
Au bureau, nous n’étions pas au même étage et ne communiquions pas. J’avais pourtant tenté de lui envoyer quelques mails croustillants sur sa messagerie professionnelle – mails auxquels il n’avait jamais répondu. Je n’en avais pas pris ombrage, comprenant que le bureau n’est pas un lieu approprié pour des échanges coquins entre collègues.

Ai-je oublié de dire que je suis belge ? J’ai migré au Japon il y a de cela 10 ans pour apprendre la langue lors d’un échange universitaire. Puis, j’ai fait un stage dans cette entreprise d’import-export et on avait fini par m’embaucher. Alors quoi ? En tant qu’européenne, je n’avais peut-être pas compris que le rapprochement entre deux individus, au Japon, diffère de ce dernier en Belgique ?
Et c’est vrai, au restaurant, il demandait toujours que l’on partage la note en deux, chacun payant à parts égales. Il ne m’avait jamais invitée. Nulle part. Sauf une fois et je m’en souviens bien, il m’avait dit : « Viens, je t’emmène dans un restaurant luxueux et je t'invite. » Au final, la note s’était avérée si salée qu’il m’avait demandé avec un grand aplomb de payer ma part, comme il nous était coutumier. J’avais été tout d’abord étonnée, puis je m’étais exécutée. Je gagnais bien ma vie et pouvais me permettre ce genre d’extra.

Je n’avais pas su voir, quoi alors ?
Que tous les dimanches il déjeunait chez ses parents et ne m’avait jamais conviée aux réjouissances familiales ? Une fois de plus, je n’en avais là encore pas pris ombrage, pensant qu’il s’agissait d’une tradition nipponne où la présentation aux beaux-parents ne se faisait qu’une fois la date des fiançailles arrêtée.
Je songeai aussi qu’il ne m’avait jamais rien offert, même pas à mon anniversaire. Là encore, je n’avais pas été vexée ou déçue, mettant cela sur le compte d’un oubli.
Je n’avais pas su ou pas voulu voir non plus qu’il reluquait sans vergogne les jeunes femmes dans la rue. Prenant cela comme un comportement typiquement masculin - « la chair est faible » ne dit on pas, non ? Et les hommes ont leurs faiblesses que seules les femmes peuvent pardonner.
Je me souvins qu’un soir où nous devions nous retrouver autour d’un verre. Je m’étais longuement apprêtée ; mini-jupe moulante, talons aiguilles, petit boléro de cuir et rouge à lèvres. Pourtant, il ne m’avait pas lancé le moindre compliment (que ne j’attendais pas forcément, connaissant l’énergumène). Enfin, il avait juste soulevé le sourcil gauche, geste que j’avais pris pour de l’approbation.

Bref, je n’avais voulu rien voir et à présent, je rejetais la faute sur mon aveuglement. J’étais amoureuse et le fait de savoir qu’Hoshiba était sa petite amie me retournait l’estomac.
Un éclair de lucidité me prit soudain et, alors que le serveur nous apportait la carte des desserts, je lançai: « En somme, je suis ton faire-valoir exotique ? » Il rit, et de voir ses deux yeux plissés me mit dans une rage folle. Je lui jetai mon verre de chianti à la figure, me levai et quittai le restaurant.

Dans la rue, je grelottais de froid, étant partie précipitamment sans prendre mon manteau, mais hors de question de revoir sa tête avec ses yeux rigolards. Je me mis à pleurer. De chagrin ? De mon aveuglement ? Je n’avais pas la réponse à ces questions, mais je savais une chose : pour réparer mon cœur blessé, il fallait… oui la librairie Morisaki, il fallait que j’y retourne…

Photo de Houcine Ncib sur Unsplash

 

                                                                                                                                  

 

 

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