Le jardin de « Clo », l’amie des animaux de son jardin, par Bernard Delzons

Un extrait du conte « Les vrilles de la vigne » de Colette racontant l’histoire d’un rossignol pris au piège de la vigne, m’a donné l’idée de celui qui suit.

Le soleil n’avait pas encore montré son nez, derrière la colline, pourtant déjà une certaine agitation régnait dans le jardin de mademoiselle « Clo », c’est le nom que tout le village lui donnait. La pauvre femme ignorait tout ce qui se passait pendant qu’elle dormait encore. Elle veillait tard, bien après que la nuit était arrivée. Elle tricotait pour les enfants déshérités de la ville voisine. Avant de se coucher, elle égrenait son chapelet fait de graines de de haricots jusque tard dans la nuit.

Ce matin-là, près de la fontaine, une grenouille se gargarisait sous le regard moqueur du chat de la maison, Mouse. Il ne parlait pas anglais, mais il savait bien ce que ce nom voulait dire dans cette langue, aussi ne répondait-il pas quand sa maîtresse l’appelait ainsi. Alors elle finissait toujours par dire « viens ici, Chat ».

Celui-ci était persuadé d’être le chef du jardin, même le chien des voisins ne l’impressionnait pas. Assis sur la margelle, il faisait semblant de dormir, un œil à moitié ouvert pour surveiller son domaine. Soudain, un craquement sorti d’on ne sait où le fit bondir et se retourner.

 

Il ne vit d’abord qu’une patte blanche apparaître derrière une fougère, puis comme si l’individu s’était retourné, il vit une belle queue de poils roux balayait le sol. Enfin l’intrus se montra en entier : c’était un renard aux longues oreilles, avec un museau affuté, de belles moustaches, une tache blanche entre les deux yeux et une touffe de poil jaune sur le haut de la tête.  

Aussitôt, notre matou se mit sur ses pattes, le dos en forme de bosse comme celui du dromadaire, et il commença à cracher pour impressionner le visiteur. Nullement effarouché, celui-ci le regarda et lui dit : « Ce jardin est magnifique, il est menacé par les chiens du voisinage, je vais m’y installer, il en va de ma sécurité. Je vous l’achète pour quelques croquettes. » Furieux, le chat répondit que ni le terrain, ni lui-même n’était à vendre, et que de toute façon, mademoiselle n’accepterait jamais d’avoir un renard dans son jardin.

 

La grenouille coassa pour confirmer, suivie d’un corbeau qui ajouta qu’on ne l’y prendrait pas une autre fois, même avec un fromage. Bientôt, tous les habitants du jardin se retrouvèrent pour faire face au renard et lui tenir tête. Furieux, celui-ci gonfla ses poils et, narguant tous ces petits êtres sans défense, il exprima l’intention de conquérir le lieu par la force. Enfin, il disparut derrière la fougère après avoir pissé dessus pour marquer son nouveau territoire.

 

Il fallait trouver un moyen de faire capoter cette folie. Le chat réunit un conseil et, autour de lui, on discuta. Les uns pensaient que le mieux serait de flatter l’intrus, d’autres qu’il fallait faire preuve de courage et engager les hostilités. Aucune solution solide ne sortit de ces palabres. Ils avaient pensé faire appel au chien des voisins, pour y renoncer aussitôt, en comprenant que le sauveur serait sans doute pire que le prédateur.

C’est une toute petite voix qui proposa d’en parler à mademoiselle Clo. On l’appelait ainsi parce que, énervée par des discussions qui n’en finissaient pas, elle avait coutume de dire : « l’incident est clos ».

Chacun chercha d’où venait cette voix presque imperceptible. Tous les regards se tournèrent dans la même direction. Mais ils ne virent d’abord personne, jusqu’à ce que la petite souris qui avait parlé se mette à bouger derrière la pomme de pin où elle s’était adossée.

 

Mouse le chat était furieux que ce souriceau ait pu proposer quelque chose de valable. Il se leva, prêt à lui sauter dessus et à le manger en guise de petit déjeuner. Il fut arrêté par les cris, lui rappelant qu’il allait faire exactement ce qu’il reprochait au renard. Il se lécha les babines, mais se rassit.

 

À ce moment-là, les volets de la chambre de m’s’elle Clo s’ouvrirent. On vit sa tête se pencher pour observer le jardin, et elle ne tarda pas à remarquer l’attroupement qu’il y avait près de la fontaine. C’était complètement anormal. Cette fois le soleil montrait son museau, il était ce matin-là d’un rouge orangé magnifique. La dame referma sa fenêtre et quelques minutes plus tard, elle ouvrit la porte d’entrée et s’avança vers la fontaine en boitillant. Elle avait mis un châle sur ses épaules, et enroulé son petit chignon sur le haut de son crâne.

Elle s’adressa alors à son petit monde en leur demandant : « Voyons mes amis, qu’est-ce qui vous tracasse ? » Tous voulaient répondre, provoquant une cacophonie épouvantable. La demoiselle leva la main et tous se turent. Elle fit alors signe à Mouse, qui ne daigna pas répondre. Se rappelant qu’il n’aimait pas ce patronyme, elle s’énerva, prête à dire comme à son habitude « l’incident est clos » quand la petite souris, qui avait cru être interpellée, expliqua la venue du renard et sa volonté d’annexer le jardin, si besoin par la force.

La demoiselle parut soucieuse, elle ne savait que faire. Faire appel aux chasseurs pour se débarrasser de l’intrus ? Mais c’était contraire à sa façon de penser. Laisser l’individu semer la terreur dans son propre jardin ? Ce n’était tout simplement pas possible. Alors, elle se rappela une histoire de son enfance et en souriant, elle pensa que ce stratagème devrait régler la situation. Elle leur dit simplement que le lendemain, avant que le soleil ne sorte, ils devraient la réveiller.

 

Il devait être quatre heures trente le lendemain quand le corbeau cogna aux volets de la vieille dame. Les habitants du jardin virent une lumière s’allumer, puis ils entendirent des pas dans l’escalier. La porte s’ouvrit et, à la lumière de la torche qu’elle portait, ils crurent apercevoir une jeune fille avec une coiffe en forme de cône. Elle portait une robe en soie blanche, des escarpins dorés et, à sa main, une baguette d’argent recouverte de diamants.

Quand le renard montra son nez derrière la grosse fougère, il fut tout de suite ébloui par tant de beauté et par tant de richesse. Il ne put s’empêcher de penser aux bijoux du Louvre. Il allait être riche !

Il chercha à séduire la jeune fille par une cascade de flagorneries, puis il se précipita pour s’emparer de la baguette sertie de pierres précieuses. Sa cupidité le perdit. La princesse se redressa, tous reconnurent, alors, la vieille dame. Avec sa baguette dépourvue, cette fois, de ses brillants, elle tapa si fort que le renard prit la fuite, la queue entre les jambes. Elle en était sûre, il ne reviendrait pas de si tôt.

Avant de repartir elle regarda son petit monde et en conclusion elle assena : « l’incident est clos ! »

 

Chacun reprit ses occupations et le calme revint pour de nombreuses années. Certains villageois, qui avaient eu vent de l’histoire, allèrent trouver la vieille dame pour lui demander conseil. Elle leur répondit qu’il fallait, parfois, utiliser la force pour faire respecter le droit !     

 

J’aimerais tant que ma tante « Clo », grâce à son sens aigu de la moralité, puisse remettre dans le droit chemin ces dirigeants qui ont perdu tout sens moral. Un clin d’œil aussi à ma mère que tout le monde appelait « Miclo », l’amie…  

Photo de Olliss sur Unsplash

   

 

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