L’idée du vieux sage, par Christiane Koberich

                                A la manière de Colette dans Le conte du rossignol, imaginez une fable. 

            Il y aura peut-être un jour un monde nouveau où chacun pourra, si bon lui semble, changer son âge. Oh ! Pas en trichant sur sa date de naissance, non. Un monde où chacun, lorsqu’il le souhaitera, pourra, en un clin d’œil, devenir un adulte alors qu’il est encore un enfant ; et inversement, un adulte pourra revenir dans l’enfance.

            C’est du moins ce qu’aimerait réaliser un très vieil homme, solitaire, vivant, disait-on, dans une hutte en pleine forêt. Celui que l’on surnommait « le vieux sage », que personne n’avait jamais vu, mais dont tout le monde était persuadé de l’existence. Ce vieux sage à qui l’on prêtait des pouvoirs fabuleux, comme par exemple celui de se promener d’une époque à une autre, ou d’un rêve à un autre, ou d’une vie à une autre…

Il n’avait pas encore pu réaliser ce monde, mais il y travaillait ardemment, souhaitant, par-dessus tout, rendre le sourire, la joie de vivre, le bonheur, à tous ces hommes, femmes et enfants qui’l entendait se plaindre à longueur de journées, de mois, d’années. Ces personnes qui vivaient dans un confortable village, à la lisière de la forêt, mais qui se sentaient si malheureuses.

Le vieux sage, qui avait le don de pouvoir les entendre, savait qu’aucun d’eux n’était satisfait de son sort : les adultes regrettaient le temps de leur enfance où tout était si simple, quand, déchargés de tout souci, ils vivaient sans obligations, sans règlements si sévères… Les enfants rêvaient de devenir enfin grands, pour faire ce qu’ils voulaient sans avoir à obéir à des ordres stupides, sans avoir à aller à l’école (une belle perte de temps!). Ils en avaient assez de se faire gronder pour rien, quand par exemple ils devaient mettre la table alors qu’ils étaient en train de jouer ; ou de faire leur lit le matin alors que bien sûr, ils le déferaient le soir ; ou de faire la vaisselle à midi alors qu’on mangerait encore plus tard. Ils trouvaient cela complètement illogique, et leurs parents ces égoïstes ne voulaient rien entendre pour les satisfaire.

            Le vieux sage était désolé, ne savait plus comment s’y prendre pour changer l’ordre des choses. Tu vieillis, se disait-il souvent ; tes pouvoirs magiques t’abandonnent… avant de se rappeler que non, il ne pouvait pas vieillir puisqu’il était déjà si vieux ! Et il n’avait jamais eu le pouvoir magique de changer l’ordre du monde. Sa générosité le poussait à chercher encore et encore des solutions pour rendre le sourire à tous ces enfants et à leurs parents… En vain.

            Alors il eut l’idée de consulter un autre vieux sage, encore plus vieux que lui, qui vivait sur une autre planète très loin d’ici. Ce sage, encore plus sage que lui, après avoir pris le temps d’étudier la question et avoir longuement réfléchi, lui répondit : « Tu dois les convaincre de chercher les éléments positifs à leur situation, au lieu de se laisser entraîner par l’envie et le mécontentement. Ils devraient trouver par eux-mêmes des aspects agréables à être enfant ; et des aspects agréables à être parent et adulte. Mais attention : ce n’est pas à toi de leur souffler des solutions. Ils doivent trouver par eux-mêmes ce qu’il leur faudrait, et le réaliser. Ou bien prendre conscience de ce qu’ils ont déjà, et qu’ils ne voient même pas. »

           

            Les habitants du village ont-ils suivi les recommandations des vieux sages ? L’histoire ne le dit pas. Mais on peut en douter.

 

            Christiane Koberich,  22.01.2026

Photo: Armand Khoury sur Unsplash

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