Ta Victoire, ton chef d’œuvre, par Elisabeth Averous

Piste d'écriture: un paysage vivant.

De toutes les toiles célébrant la Sainte Victoire, une attire le regard comme un aimant. La géante de calcaire domine la Provence d’Aix aux frontières du Var. Montagne magique aux couleurs changeantes, elle culmine à plus de mille mètres, dessine un grand et pâle triangle, symbolise la force et la vigueur.

Pour protéger ton modèle, ta muse de pierre, ta divine passion, de l’incandescent soleil de juillet, tu l’abrites à gauche d’un majestueux pin parasol. Le tronc noir et élancé barre la toile et déploie sa sombre ramure dans un ciel indigo. Ses branches ressemblent à des plumeaux, qui ondulent sous le vent, rafraîchissent l’horizon, tutoient la cime de l’impressionnant promontoire rocheux.

Copie du vénéré Mont Fuji, sortie depuis des millénaires des entrailles de la terre, la Sainte Victoire trône en arrière-plan. Elle toise la vallée, règne sur les âmes cachées, se joue de l’infernal mistral.

Sous le soleil d’été, elle s’épanouit lumineuse et puissante, accroche à son sommet une écharpe de nuages blancs. Ton pinceau, habile artisan de ta main transforme ce lieu sauvage en une oasis provençale. Tu pares ta montagne de teintes soutenues, à l’ouest tu lui dessines une ligne oblique, pente douce, qu’on imagine aisée à grimper. Le sommet a la forme d’un cratère à peine incurvé, certains croyants y verront un bénitier, d’ailleurs n’est-ce pas pour les Aixois un lieu sacré ? L’autre flanc est plus escarpé, les courbes sont irrégulières, l’érosion a aménagé deux marches ; des arrêts providentiels pour le randonneur, qui peut ainsi embrasser le sublime panorama.

Pour attirer le regard, tu ornes sa pierre de gris et de rose, ces dégradés subtils soulignent les irrégularités de la roche, façonnent la moindre aspérité. Tu estompes les villages, seuls clocher et viaduc témoignent de la présence des hommes, tu représentes les champs et les bois comme une mosaïque verte et jaune. Puis tu peins au pied de sa sculpturale silhouette une paire de minuscules cyprès, à peine visibles, ils ressemblent à des femmes africaines enveloppées de leurs voiles. Tu t’enivres du chant des cigales et de la senteur des blés murs, le bleu profond à son sommet et le vert intense à tes pieds se partagent l’espace. Tu caches les formes et les détails sous des couleurs tranchées et pourtant tout œil, qu’il soit profane ou averti, saisit grâce à toi la beauté sauvage de ce coin de Provence et ne peut rester insensible au pouvoir de ce fascinant paysage.

Aujourd’hui, tu as choisi pour lui rendre hommage et la magnifier des couleurs vives. Le soleil est au zénith, les parcelles dorées révèlent que les moissons sont proches. Pas d’âmes qui vivent dans cette Provence secrète et assoupie, c’est le temps du repos pour les paysans.

Ce soir, demain… plus tard, tu illustreras ta montagne à la tombée de la nuit, tu la draperas d’ocre et de rouge, tu saisiras l’instant magique d’un coucher de soleil, ton pinceau fixera sur la toile les quelques secondes incandescentes avant le crépuscule.

 Du promontoire Bellevue, le bien nommé, elle apparaît, à ton œil ébloui, providentielle, intemporelle, sereine Victoire. Ta fascination à la regarder n’a d’égal que ton obsession à la peindre. Toute ta vie Cézanne, tu as cherché le secret de sa perfection. Toute ta vie, Paul, tu l’habilles de couleurs douces ou éclatantes, de reflets nacrés, d’ombres et de lumières. Pour capter sa réalité sans cesse changeante, sa palette aux nuances infinies, tu la peins sur huile, tu dessines ses camaïeux sur des dizaines d’aquarelles, tu captes sur ses courbes les rayons d’un soleil d’été ou les froides transparences de l’hiver. Tu la représentes en mille instants fugaces tout au long de la journée, tout au long de l’année.

Tu l’épies sans relâche, tâche claire contrastant avec le bleu du ciel ; tu scrutes les verts anglais du maquis, les ocres ambrés des blés. Pour toi, elle est un défi à relever, tu veux en apprivoiser toutes les harmonies, toutes les subtilités. Tu t’acharnes à traduire sa luminosité et ses clairs- obscurs, plus elle te résiste, plus tu la chéris, elle est ta joie et ta souffrance. Ton opiniâtreté  est de t’approprier sa magie, ta victoire est de nous révéler sa grandiose et mystérieuse beauté.

Ode à la nature sauvage, au rythme des saisons, à ta terre natale, tu puises dans ce paradis provençal tes racines et ton avenir.

Ta quête incessante a célébré la Sainte Victoire avant de la rendre célèbre dans le monde entier. Tu as montré comment un même paysage se transformait sous ton regard d’artiste, comment un monstrueux bloc de calcaire, abrupt et rugueux respirait au rythme des saisons, comment ton œil fixait ce joyau de pierre et comment ta main le colorait.

Paul Cézanne, ta montagne talisman porte un nom de sainte, et tu l’as à jamais béatifiée aux yeux des hommes.

Illustration: Paul Cézanne - Huile sur toile réalisée vers 1887 (propriété du Courtauld institut of Art – galerie Somerset House)

Pistes d'écriture et textes
Retour