Commencer par la fin, avec Satoshi Yagisawa
La librairie Morisaki,
Traduit du japonais par Déborah Pierret-Watanabe, ed Bragelonne 2023
L’extrait
J’ai posé mes valises à la librairie Morisaki au début de l’été, et je n’en suis repartie qu’aux premiers jours du printemps de l’année suivante.
Durant ces quelques mois, j’ai habité au premier étage du magasin, dans une pièce envahie par les livres. Un endroit perpétuellement humide, mal ensoleillé et exigu, imprégné par l’odeur de moisi du papier ancien.
Pourtant, les jours passés à la librairie Morisaki resteront à jamais gravés dans ma mémoire.
Puisque c’est là-bas que j’ai commencé à vivre, à vivre réellement. Sans cette parenthèse, ma vie aurait été bien moins colorée, bien plus monotone, bien plus triste.
Un lieu précieux, inoubliable.
Voilà ce qu’est la librairie Morisaki à mes yeux.
Les souvenirs vivaces de ces moments tourbillonnent aujourd’hui encore derrière mes paupières.
***
Un coup de tonnerre dans un ciel bleu.
Non, en réalité, je n’aurais pas été plus surprise si des grenouilles étaient tombées du ciel.
Car, ce soir-là, Hideaki, l’homme que je fréquentais depuis près d’un an, a tout à coup lancé :
– Je vais me marier.
………………
Commentaire
Il y a plusieurs manières de commencer des histoires.
- Par ce qu’on estime être le tout-début.
- In media res, au milieu de l’action.
- Par la fin, ou presque fin. C’est le cas ici.
(Cette liste n’épuise pas les possibilités !)
Commencer par la fin, ou la presque fin, crée une complicité avec le lecteur. Il y a une question implicite : comment en est-on arrivé là ? Si la situation nous intéresse, il est rare qu’on abandonne le livre. Il y a un suspense.
De plus, l’auteur est doué pour susciter les questions. Il joue sur les paradoxes ; on comprend très vite que, pour celle qui l’a vécue, cette histoire n’a rien eu d’évident.
Cependant, au moment où la narratrice commence à se raconter, on sait aussi qu’elle est arrivée à une période apaisée, grâce à cette librairie. Elle a repris suffisamment de forces pour avoir envie de se lancer à nouveau dans l’aventure.
Tout de suite après ce ciel bleu, arrive le « coup de tonnerre » du chapitre suivant : on est retourné dans le passé, on assiste à la scène qui a peut-être incité la protagoniste à se réfugier dans cette « pièce perpétuellement envahie par les livres », c’est-à-dire par les histoires des autres, écrites par d’autres.
Tout a commencé par une (mauvaise) surprise. Là encore, l’auteur nous donne les indices au compte-gouttes, toutes sortes de questions nous viennent en tête. En principe, la narratrice en sait plus que nous sur sa vie, mais à cet endroit de son histoire, elle réalise qu’elle a mal lu, pas compris le sous-texte de sa relation avec Hideaki. En plus du choc et de la peine, il y a l’incompréhension, et elle partage avec nous les différentes étapes de sa pensée. Cela la rend attachante, proche.
De plus, après une introduction en forme de résumé narratif comme celle-là, proposer une scène, avec une action, des dialogues, située à un moment et dans un lieu précis, accroche le lecteur. Il est intéressé par ce qui se passe, il se projette dans le moment, tout en se demandant comment on est arrivé de cette scène à ce qu’il sait de la fin de l’histoire.
Certains auteurs débutent souvent les paraties de leur livre par un procédé de ce type (John Irving en est coutumier, par exemple). En plus de créer du suspense, cela projette l’histoire unpeu plus loin, lui donne du rythme. Et puis, cela crée une relation forte entre auteur et lecteur, un peu comme si on était dans le même lieu que le conteur, à l’écouter, à l’interroger.
Pistes d’écriture
Poursuivre la scène. Comment va réagir Takako ? face à Hideaki, dans le restaurant, et plus tard. Comment continuer le cours de sa vie ?
Titres et mini-chapitres :
Vous pouvez aussi, si vous avez envie de remplir le vide entre cette scène et son séjour dans la librairie, et que l’espace d’une nouvelle ne vous suffit pas, imaginer plusieurs courts chapitres, dont vous écrirez les titres et le début, ou le résumé.
Vous pouvez poursuivre l’écriture à la première personne. « Ce ne sont pas des grenuilles, mais des vipères perfides qui tombent du ciel » « Comment éviter Hideaki au boulot ? »
Mais pour cet exercice, la 3e personne, et la distanciation qu’elle permet, peut être intéressante. En outre, elle permet d’alterner les points de vue.
Ex : « Où l’on voit Hideaki proposer à Takako de poursuivre leurs relations jusqu’à la veille de son mariage ». « « Je m’en doutais, il était trop bien pour toi ! » s’exclame sa (prétendue) meilleure amie »
Imaginer votre situation, sur le thème de la trahison désinvolte.
Débuter par une fin, ou une presque fin, et retourner en arrière.