Le village sans nom, par Bernard Delzons
« Le plus bel endroit du monde est ici » ; ce livre de Francesc Miralles et Care Santos composé de beaucoup de chapitres aux titres hétéroclites m’a inspiré cette histoire en utilisant quelques-uns de leurs titres :
Ulysse venait de parcourir une longue suite de chemins ombrageux - et ombragés - quand il arriva devant le premier village depuis qu’il avait quitté la route départementale. Au loin, il avait aperçu le panneau sans pouvoir lire le nom. Il n’était qu’à quelques mètres quand il s’aperçut que celui-ci avait été effacé. Il craignit un instant s’être perdu, mais sous la plaque, il découvrit une drôle d’inscription : « Ici, Le bout d’un autre monde. »
De toute façon, il n’avait pas d’autre choix que d’avancer et de découvrir ce qui l’attendait. Sur la première maison aux volets fermés, il vit un immense panneau, sur lequel était inscrit : « Il faut savoir franchir le seuil de la vérité. » Ulysse, de plus en plus perplexe, s’assit sur la margelle du puits qu’il venait d’apercevoir, il avait sorti sa carte pour essayer de comprendre où il était, il sentit soudain quelque chose d’humide qui lui léchait la main. Il se retourna brusquement pour voir un énorme chien qui le regardait avec les yeux du bonheur. Voyant qu’il ne craignait rien, il avança sa main pour caresser la tête de cette grosse peluche. Il se rappela alors ce que sa grand-mère disait de lui quand il était enfant : « Petit chien cherche grand amour ». Justement, il avait entrepris cette expédition dans les montagnes d’Auvergne en espérant rencontrer une âme sœur. Il venait de vivre une séparation qui l’avait profondément traumatisé et c’est en vidant un de ces cartons de déménagement dans son nouvel appartement qu’il avait décidé cette aventure.
Le chien le regarda affectueusement, puis lui fit comprendre de le suivre. C’est du moins ce que pensa Ulysse. Alors il se leva et suivit « Tic-Tac » le nom qu’il avait lu sur son collier. Ils arrivèrent bientôt sur la place du village. Toutes les maisons semblaient fermées, mais à vrai dire c’était l’heure de la sieste et il imagina que derrière les persiennes, des yeux le regardaient prendre possession des lieux. Une des maisons semblait être ou avoir été le bistro du village. Il s’avança, mit ses mains devant ses yeux pour voir ce qui se cachait derrière la devanture. L’intérieur était sombre, il ne pouvait pas bien distinguer ce qui s’y trouvait, mais il avait quand même vu un bar à l’ancienne avec un revêtement de zinc. Le gros chien assis le regardait. Il allait reprendre son chemin quand il vit à côté de la porte un panneau qu’il prit pour le menu du restaurant. Mais quand il commença à lire, il se demanda s’il ne devenait pas fou :
Le pire est aussi le meilleur.
À propos des Anges
La vie est une voie en sens unique.
…
Il y avait ainsi une série de phrases sans aucun lien entre elles, toutes plus énigmatiques les unes que les autres.
Il décida de frapper à la porte avec le marteau qu’il avait repéré. Tic-Tac se mit aussitôt à aboyer. Ulysse eut immédiatement conscience que, derrière les volets clos, il était observé. Au-dessus de la porte, il entendit une fenêtre s’ouvrir. Il s’attendait à voir un vieux paysan avec une barbe blanche de trois jours, mais c’est une jeune et jolie jeune fille qui lui demanda ce qu’il voulait. Il déclara qu’il avait soif et demanda si on pouvait lui servir quelque chose. La jeune fille lui dit simplement : « Je descends. » Elle lui ouvrit bientôt la porte et lui fit signe d’entrer. À la lueur de l’ouverture, il vit dans un coin un mélange de vieux objets. Sans doute parce qu’elle avait surpris son regard, elle lui dit : « C’est la brocante des enfants. »
Il allait s’assoir à la première table qu’il vit, mais elle l’arrêta aussitôt : « Pas celle-là, c’est la table du passé.
Il lui demanda une bière, il n’y en avait pas. Elle lui proposa un verre de vin, il refusa, demanda de l’eau avec un sirop. Elle lui porta un ballon avec un fond de liquide rouge foncé et une carafe. Devant son regard méfiant, elle précisa : « c’est du cassis ». Alors Ulysse se risqua à demander s’il pourrait avoir une glace. La jeune fille éclata de rire et une fois calmée lui rétorqua : « On ne mange pas de glaces quand il neige. » En même temps, elle agitait une de ces boules du commerce qui font tomber la neige sur un paysage ou un monument.
Il était temps de repartir, il proposa de payer. À sa grande surprise, la jeune fille lui demanda : « Carte de Crédit ou Débit ? ». Visiblement elle se moquait de lui, il sortit un billet et s’apprêtait à sortir quand il aperçut de vieux journaux. Il s’approcha et vit qu’ils dataient tous de 1925, mais précisément le 18 juin, le jour de son expédition, mais un siècle plus tôt. Il pensa alors que le passé sentait le vieux papier. Il allait refermer la porte du bistro derrière lui quand il entendit la jeune fille grommeler : « Le 18 juin on ne ramasse pas les souvenirs à la pelle. » En levant la tête, il se rendit compte que le nom du bar était « Les six tables du magicien. »
Très perturbé, Ulysse pensa qu’il était temps de quitter ce village, maudit, pensa-t-il. Le chien l’attendait dehors, mais chaque fois qu’il tournait la tête on entendait « Tic-Tac, Tic-Tac », le temps qui passe. Il se dirigea alors vers ce qu’il pensait être la sortie du village. Là au bord du chemin, il se retourna pour voir si de ce côté-ci, il y avait le nom de ce village. Il n’y avait pas plus de nom à la sortie qu’à l’entrée ! Mais là aussi il y avait une légende : » La vie est une voie à sens unique. »
Surpris par cette note, inquiet, Ulysse décida alors de rebrousser chemin. Mais quand il voulut retourner dans le village, une force inconnue l’empêchait d’avancer. Il fut pris de panique. Avec sa carte et sa boussole, il essaya de trouver par où passer pour contourner l’obstacle.
Il eut alors l’idée d’appeler le chien qui le regardait de l’autre côté. Il lui fit renifler un mouchoir qu’il avait trempé dans un ruisseau pour se rafraîchir et il lui dit alors « Cherche, cherche » Aussitôt, l’animal partit en avant à travers les fourrés et l’amena près d’une cascade où se baignait une jolie jeune femme, à moitié nue. Il eut juste le temps de penser : « Finalement, c’est un lundi moins horrible qu’il n’y paraissait ! » quand il se prit les pieds dans une racine. Il revint à la réalité, il n’y avait plus de chien, ni de fée, il avait simplement rêvassé en marchant pour oublier son chagrin d’amour. Il reconnut cette cascade, il y avait fait une longue pause pour se reposer. Il n’était plus perdu, son ange gardien avait veillé sur lui, mais en réalité que savait -il à propos des anges ?
Il suffit quelques fois de quelques images, peintures, sons pour laisser son imagination s’envoler vers un monde imaginaire, n’est-ce pas le bonheur absolu ?