L’inconnu(e) du passage Véro-Dodat, par Bernard Delzons
« Bien-être », de Nathan Hill, traduit de l’anglais par Nathalie Bru et paru aux éditions Gallimard, situe le début d’une histoire d’amour dans une rue étroite sans aperçu du ciel. Cela m’a fait penser aux passages parisiens J’ai essayé d’en écrire une partition courte à ma façon. Bonne lecture.
Émile se lève péniblement de son fauteuil, tant il souffre d’une crise d’arthrose particulièrement vive, sans doute en raison de l’humidité ambiante. Il aura bientôt quatre-vingts ans. Il se dirige vers la fenêtre en espérant le retour du soleil. Mais depuis cette ouverture, on ne peut le voir. Il habite au dernier étage d’un immeuble qui domine le passage « Véro-Dodat » du centre de Paris. Une verrière couvre l’espace qui sépare les deux immeubles.
Il habite là depuis ses années d’étude, il avait d’abord occupé une simple chambre, puis au fil des années il avait acheté, une puis deux, puis trois, puis… jusqu’à se faire un joli appartement. Il est maintenant le seul occupant de l’étage. Il sait qu’il va devoir quitter ce nid qu’il s’est construit. Il a de plus en plus de mal à gravir les quatre étages qui le conduisent à son petit paradis.
Dans l’immeuble qui lui fait face, à son étage, il n’y a plus aucun habitant. Il avait longtemps pensé que ce lieu servait d’entrepôt aux boutiques du rez-de-chaussée. Mais voilà que ce dimanche, il y a de la lumière et qu’il aperçoit une silhouette qui s’active. En général, il n’est pas curieux, mais il y a tellement de temps qu’il n’a vu âme qui vive à cet étage, qu’il ne peut s’empêcher d’observer ce qui se passe en face de chez lui. Le personnage est grand et filiforme. Sûrement un garçon, a-t-il d’abord pensé, avant d'identifier une jeune fille en découvrant sa robe de style gitane. Pourtant, elle fumait exactement comme l’aurait fait un de ses étudiants. Il est professeur émérite à la Sorbonne, il ne donne plus de cours, mais il y fait encore quelques prestations à la demande. C’est ce qui lui maintient le moral.
Brusquement, la personne s’approche de la fenêtre et porte son regard vers son appartement. Il n’a que le temps de se jeter en arrière pour ne pas être vu. Il se dirige, alors, lentement vers sa cuisine pour se faire le traditionnel thé de 5 heures. Le matin même, il avait acheté quelques petits fours, c’est le dimanche de Pâques. Quand il revient vers la fenêtre, il n’y a plus de lumière et la pièce semble vide.
Charlotte a trouvé ce petit studio dans une petite annonce. Elle est anglaise, arrivée en France pour perfectionner son français en vue d’acquérir le diplôme qui lui permettra d’enseigner cette langue dans son pays. Pour payer son séjour, elle donne des cours d’anglais à des collégiens. Cet appartement est idéalement situé, à faible distance des lieux où elle exerce. Elle venait juste de déposer ses deux valises. Elle devait en urgence aller chercher quelques victuailles avant que les dernières boutiques ne ferment. C’était déjà extraordinaire que ce soit possible ce dimanche de Pâques.
Elle avait bien aperçu cet homme qui la regardait, mais n’y avait pas prêté attention. De toute façon, pour se permettre quelques fantaisies, elle servait parfois de modèle à de jeunes artistes peintres. Aussi avait-elle l’habitude de se faire regarder habillée et même parfois dénudée. Elle était, alors, beaucoup mieux rémunérée ! Si certains devenaient trop entreprenants, elle les arrêtait aussitôt en disant : « Pas Touche, Baby. »
Elle a laissé une fenêtre ouverte, en partant, pour enlever cette odeur de renfermé qu’elle avait trouvée en pénétrant dans le logement.
Émile allait se rassoir sur son fauteuil quand il vit un petit chat passer son museau par l’entrebâillement de la fenêtre de sa voisine. Le chaton réussit à sortir complètement, à moitié dans le vide. Comprenant qu’il ne pouvait se retourner, il se mit à miauler pour appeler au secours. Le vieil homme ne savait que faire, il n’y avait que lui, ici ce dimanche de fête. Devait-il appeler les pompiers ? Le temps qu’ils arrivent, l’animal aurait mille fois le temps de faire la culbute et de s’écraser sur le sol.
N’y pouvant rien, il rentra chez lui, mit de la musique et commença à lire. Mais, il ne pouvait se concentrer. Il repensa à l’année où il était arrivé dans cet immeuble. Il n’avait alors qu’une chambre avec un simple cabinet de toilette. Quelques jours après son installation, il avait trouvé un chaton dans la rue, visiblement abandonné. Il l’avait recueilli, nourri. Il l’avait gardé ainsi pendant au moins trois années, puis un jour il avait disparu. Personne ne l’avait vu, ni dans la rue, ni dans le passage, ni vivant, ni écrasé. Il se sentit ému en revivant ce moment-là. Il ferma les yeux et s’endormit. Il fut brusquement réveillé par un morceau de musique mis à toute puissance. Son disque à lui, un quartet de George Onslow, était terminé depuis longtemps.
Il se leva péniblement et se dirigea vers la fenêtre. Il vit la jeune femme qui dansait au rythme de la chanson. Il essaya d’attirer son attention, en vain, jusqu’au moment où le silence se fit. Alors il cria : « Le chat! »
Cette fois elle l’entendit, elle passa sa tête à l’extérieur et lui demanda ce qu’il disait. Il répéta « Le chat? », en même temps il regarda le sol de la galerie où il n’y avait rien d’anormal. Comprenant enfin de quoi il s’agissait, elle rit et répondit avec un accent tout à fait charmant : « Le cat est bien », puis elle ajouta : « je suis Charlotte, et toi ? »
C’était bien la première fois depuis des années qu’on le tutoyait, il sourit en se sentant, soudain, rajeunir. « Emile », dit-il.
Elle rentra dans son salon et revint avec le chat dans les bras : « lui c’est Pussy », ajouta-t-elle.
Les jours qui suivirent, ni l’un ni l’autre ne chercha à plus de connivence, comme s’ils étaient bien contents d’être séparés par cette galerie. Une semaine plus tard, Émile faisait quelques courses rue Montorgueil, quand un jeune homme qui sortait d’un petit supermarché l’accosta en riant : « Salut Émile, c’est Charlotte. » L’homme la regarda avec surprise et incompréhension. Elle se mit à rire puis déclara : « J’ai toujours fait un peu garçon, androgyne, c’est comme ça qu’on dit en français ? Alors souvent je me déguise, comme ça, on me laisse tranquille. Ça te choque ? » Émile devint rouge de confusion, puis brusquement pâlit tant il était mal à l’aise. Il se savait dépassé, mais là, c’était le pompon. Il était pressé de rentrer, monter ses étages, reprendre son souffle et s’assoir. Il n’en eut pas le temps. Elle avait pris son sac à provisions, lui avait pris le bras et l’avait entrainé dans le premier bar venu. « Tu es tout pâle, un petit café te fera du bien. »
Émile était content de pouvoir s’assoir. Un serveur s’approcha et demanda : « ce sera quoi pour ces messieurs ? » S’il n’avait pas été assis, le vieux monsieur aurait certainement eu un malaise. Avant qu’il ait eu le temps de souffler mot elle avait répondu : « Un express pour mon Papy et une menthe à l’eau pour moi. »
Puis une fois seuls, elle ajouta, « Y'a pas de problème ici, il y a plein de gays, je te taquine, je suis un peu seule, j’aimerais bien te connaître mieux, c’est possible ?»
Avec gentillesse, elle lui raconta quelques bribes de son histoire, si bien qu’après un deuxième café, il commença à lui confier quelques détails de sa vie. Elle le raccompagna chez lui en lui portant son sac.
Charlotte avait grandi en Angleterre. Un jour, elle avait trouvé un mot de son compagnon lui annonçant qu’il la quittait. Alors qu’elle cherchait à en savoir plus, elle découvrit qu’il s’était pendu dans son appartement. Il avait des dettes et il était menacé de représailles s’il ne les remboursait pas. Désespéré, il s’était donné la mort. Elle n’avait rien vu venir. Traumatisée, elle avait fui. C’était il avait presque une année et elle commençait juste à se remettre.
Émile avait été bien ému en apprenant cette histoire et il avait compris que leur relation apaisait la jeune femme.
De son côté, Charlotte remarqua que le vieux professeur recevait la visite de jeunes gens qui venaient lui demander conseil pour leurs études. Mais ces rencontres restaient purement professionnelles. Seule Charlotte avait réussi à pénétrer dans son univers personnel. Ce ne fut pourtant qu’après des semaines, lors d’un nouveau rendez-vous dans un bar de la rue Montorgueil, qu’il lui expliqua qu’il écrivait un livre, dans lequel il parlait de ses premières années à Paris et de son installation dans cet immeuble où il habitait. Il racontait les différentes vies qu’il avait eues au fur et à mesure de l’agrandissement de son appartement.
Ce ne fut que beaucoup plus tard qu’il lui confia son manuscrit. Elle découvrit ainsi qu’il avait acquis la deuxième pièce pour vivre avec une jeune femme d’origine hongroise qui le quitta du jour au lendemain, sans aucun préambule ni avertissement. Il avait alors décidé de rester célibataire et de se concentrer sur ses études puis sur son métier. La troisième chambre célébrait son doctorat d’histoire et enfin, la quatrième fut achetée pour son agrégation… Dans ce texte, il laissait échapper aussi des moments plus intimes de sa vie, le décès de ses parents, le mariage de son neveu et filleul parti au Canada, ses voyages en Égypte à la recherche d’informations sur la campagne napoléonienne, et plus généralement de ses recherches historiques.
Quand Charlotte revint après avoir lu le texte, elle ne fit aucun commentaire, mais déposa un baiser sur la joue d’Émile qui sentit les larmes venir. Après une tasse de thé, elle finit par dire, « tu es un drôle de bonhomme, mon Dady, je t’aime bien. »
En cherchant un logement un peu plus grand, Charlotte avait découvert que dans l’immeuble voisin, il y avait un ascenseur. Elle suggéra à Émile d’acquérir une nouvelle pièce. Il y en avait une disponible à la vente, dans ce bâtiment. Il suffirait de rouvrir un passage existant entre les deux “buildings “. Ainsi Émile ne fut pas obligé de déménager et avec cette acquisition, il put commencer à écrire le deuxième tome de ses mémoires qu’il intitula “la cinquième pièce “.
Charlotte lui faisait souvent ses courses. Deux ans après leur rencontre, elle décida de rester à Paris quand elle fit la connaissance de Camille, un jeune homme dont elle tomba amoureuse. C’était un visiteur régulier d’Émile. Celui-ci était peut-être pour quelque chose dans cette romance ! Allez savoir… un observateur aurait tout de suite remarqué le regard malicieux qui lui échappa quand elle lui annonça cette idylle.
Photo de Vital Sinkevichsur Unsplash