J'ai des souvenirs d'un monde que je n'ai pu connaître, par Carole Menahem-Lilin
« J’ai des souvenirs d’un monde que je ne connais pas », écrit le narrateur dans le beau roman d’Amanda Sthers, « Les gestes ». J’avais cette impression aussi, enfant. Peut-être parce que, pour nous protéger, nos grands-parents ne parlaient qu’à peine des univers qu’ils avaient quittés, il suffisait d’une parole échappée, d’un objet rescapé, d’un regard, d’un accent, pour que des fragments de mémoire transfusent dans la mienne.
Je me souviens de ma grand-mère maternelle, Schendla, devenue Suzanne en arrivant à Paris, me contant un jour sa joie à bord d’un traîneau tiré par des chevaux et filant dans la plaine polonaise. C’était une femme restée belle, avec ses yeux en amande, ses hautes pommettes, ses vêtements bien coupés, dans des couleurs mauves, fauves ou chocolat. Son mari était fier de sa beauté et, puisqu’elle n’y voyait plus très bien, l’emmenait chez le coiffeur, dans les magasins, et parfois l’aidait à choisir sa tenue. Ce n’est pas qu’ils étaient riches ; mais pour eux, la dignité passait par l’image, porter de beaux tissus et des coupes à la mode, se tenir droit et sourire, même lorsqu’ils étaient tristes, était primordial ; une forme de politesse vis-à-vis du monde, qui n’avait pas toujours été très décent avec eux. Des années plus tard, sur des photos représentant des prisonnières des camps de travail encore vêtues de leurs effets, ou des scènes de rue du ghetto de Varsovie, j’ai retrouvé cette posture : la tête droite, le regard direct, et prendre garde au moindre lambeau qu’on leur a laissé : les fichus élégamment noués, les vestes de tailleur boutonnées, les jambes droites sur les mauvaises semelles. Moi qui imaginais tout le monde en immonde pyjama rayé, j’ai été d’autant plus émue.
Je me souviens donc de cette grand-mère, Shenla, qui à l’époque avait renoncé à me tenir dans ses bras ou me câliner sur ses genoux – j’étais grande et lourde pour mon âge, faut dire – me livrer cette parcelle d’insouciance. Elle devait me dire que j’étais jolie – je crois que mon visage lui rappelait sa famille perdue – et moi, je l’imaginais vêtue en petite princesse, manteau de velours rouge, bottines et toque, les jambes recouvertes d’une douce fourrure, et menant les chevaux, pourquoi pas ? En réalité je n’en sais pas plus, mais je sens l’odeur du vent d’hiver, les rebonds feutrés des patins sur la neige, et j’entends les clochettes.
Les clochettes étaient importantes, car elles faisaient écho aux rires, Schendla a-t-elle mentionné qu’elle riait ? Ce n’est pas certain, mais il n’y a qu’à écouter ce nom, Schendla, pour l’entendre. Or, dans la vraie vie, je ne crois pas avoir jamais entendu ma grand-mère rire. Elle avait une voix grave et un sourire las. Son vrai sourire, et elle me l’a offert quelquefois, se trouvait dans ses yeux lorsqu’elle me regardait. Cela arrivait à l’improviste ; son regard errait, soudain il s’arrêtait sur moi, et un embrasement se produisait. Je n’étais pas assez vaniteuse pour le prendre pour moi. Non. Lorsqu’elle me regardait ainsi, c’est que quelque chose en moi éveillait sa mémoire, et qu’elle partait, et parfois m’emportait. Un peu plus tard, elle m’invita à regarder avec elle les quelques clichés noir et blanc qui se dressaient, encadrés, sur les meubles acajou de la chambre ; c’étaient des visages graves qui me fixaient d’au-delà du passé, et me firent peur. Je préférais l’évocation du traîneau dans la neige.
Jacques, son époux, était beaucoup plus vivant, ancré dans la dimension concrète du présent. Aller faire les courses ; faire des gâteaux ; installer un rouleau de tissu au-dessus de la table à découper, dessiner le patron du prochain costume, tirer un lai, fixer le papier proprement, faire la découpe des différentes partie, à l’aide d’épingles minuscules que je craignais toujours qu’il avale, puis de ciseaux énormes pour sa petite taille. Quand je pense à lui, me revient ce terme incomparablement rassurant : faire. Tant qu’on faisait, on ne pensait pas à la menace. On était dans ce faire, on se débrouillait, on se débarbouillait du brouillard.
Leur appartement, situé rue des 4-Fils dans le Marais à Paris, haut de plafond et étroit de murs, sentait les parquets cirés, la vanille, la pomme et la cannelle des gâteaux, le thé noir agrémenté d’une rondelle de citron, l’inquiétante odeur de laque du passé encalminé dans ces portraits noirs et, lorsque la porte du petit atelier était ouvert, la poussière légère, mais irritante, des tissus inutilisés trop longtemps stockés. Pourtant, j’avais beau tousser, j’adorais me faufiler là, comme j’aimais me faire oublier près de l’établi où mon père bricolait, ou sur un coin de radiateur du bureau où ma mère faisait ses comptes : tant qu’on fait, tant qu’on fait ce qu’on sait faire, on se sait, on est libre. Moi la rêveuse, la maladroite, rien ne m’effrayait plus que l’absence à soi. Ou peut-être avais-je compris que dans cette partie de la famille, seul maîtriser combattait l’horreur de ne pas savoir, et d’avoir perdu tant d’êtres à qui on n’avait pu dire adieu ?
Car, du côté de mon père, il n’y avait rien d’inquiétant à flâner. Lui aimait ça. Il bricolait ou jardinait comme il classait ses timbres, avec un but bien sûr, mais surtout pour qu’on lui fiche la paix. Ce serait terminé aujourd’hui, la semaine prochaine ou jamais, rien d’urgent – alors que le repas ou la compta, ça n’attend pas les calendes grecques. J’ai hérité de ça, je crois : j’aime faire, mais les échéances me rendent nerveuses, voire grincheuse comme pouvait le devenir mon gentil papa quand une urgence se profilait. J’aime faire pour apprendre, pour rêver, pour écouter en paix ; lui, mettait la radio sur son établi, et chantonnait. Je crois qu’il n’avait pas appris à prendre ce qu’il agençait au sérieux, c’était pourtant souvent pratique et malin, mais il était le petit dernier des trois enfants, un « retardé », arrivé quand on ne l’attendait pas, il fut aimé, dorloté, les places d’intellectuel et de fille pratique étaient déjà occupées par ses aînés. Enfin, c’est ce que je me dis aujourd’hui.
Mamie Marie, sa mère était, elle, toujours à rire – ou à soupirer et s’affoler de sa voix flûtée. J’ai oublié beaucoup des affolements, je retiens les rires. Il y avait un bonheur à s’attarder dans son jardin, très vaguement surveillée, à s’aventurer dans les quelques recoins que le temps avait oubliés – un soupirail, dans le jardin arrière, dont à plat ventre sur la terre moussue, j’extirpais soldats en plomb, animaux de résine miniature ou vieilles pièces ayant fait le tour du monde. Après quoi, je me coulais dans la végétation trop haute, qui sentait le poivre et l’anis, dénichais une pomme pas trop habitée d’abeilles, deux silex prometteurs ou une balle de tennis oubliée, et je souriais aux anges. Les anges, dans ce jardin long et étroit, avaient la gueule du haut sapin renfrogné qui veillait sur le jardin voisin, au bout, mais ça m’allait parfaitement, ce petit air guerrier, surtout flanqué d’un cèdre paisible et majestueux, l’un et l’autre se déployant sous le ciel changeant de la région parisienne.
Quand elle me voyait revenir un peu crasseuse, mamie Marie s’affolait un peu, pas trop quand même, je lui faisais mon sourire à fossettes. Dès que je pouvais, je montais l’escalier vers le grenier, où se cachaient d’autres trésors enfantins, comme cette ferme animalière à laquelle avait joué mon père. Là, semble-t-il, le danger de passer à travers le plancher vermoulu était réel… aussi inventa-t-elle quelques monstres à noms exotiques et grandes dents moussues pour me garder près d’elle.
Je la regardais préparer le thé à la menthe dans de petits verres, ou tourner la crème instantanée à la vanille. Elle m’apprit aussi à étaler les cartes de la réussite, sept d’abord, qu’on recouvre, puis qu’on découvre patiemment, jusqu’à obtenir une série compète, du roi au petit 1… Il m’arrive encore d’avoir recours à ce dérivatif quand je suis nerveuse, pour m’occuper les mains et la vue, sans y attacher l’attention, mi inquiète mi rieuse, de Mamie. « Ferons-nous ceci, Mamie ? – Si Dieu nous prête vie… Si la réussite le permet… »
Inutile de se fâcher, Dieu ne semblait pas s’offusquer de petites tricheries, car quand le projet en valait la peine, on pouvait battre et rebattre les cartes jusqu’à obtenir le sésame du hasard…
Photo de Nasrin Pakarisur Unsplash