Chrysalide, par Marianne Girard
« Pour que tu plaises aux garçons. »
Cette phrase, j’en ai déjà fait un texte, et je pourrais en écrire mille autres.
Imaginez-vous : vous avez treize ans, la puberté qui fait rage, et une mère bien intentionnée. Un peu trop peut-être.
Au premier poil, elle a acheté de la crème dépilatoire. Au premier bouton, elle a financé, non pas une lotion, ni un rendez-vous chez le dermatologue, mais une routine de cosmétiques en quatre étapes, à faire matin et soir.
Il y a eu l’appareil dentaire, dont je garde une relique discrète, le corset — même si je dois reconnaître aujourd’hui que je lui en dois une — et les semelles orthopédiques, qui ne m’ont jamais quittée.
Il y a eu la surveillance de l’alimentation, la police de l’ostentation. Ou plutôt, de la non-ostentation.
Je n’étais jamais assez bien habillée, jamais assez bien coiffée. Je ne me maquillais pas, ne portais pas de bijou, et sitôt le vernis écaillé, mes ongles se laissaient dévorer.
« Je veux que tu sois jolie, pour que tu plaises aux garçons. » Est en fait la phrase entière. La réponse que j’ai obtenue quand j’ai demandé pourquoi l’épilation, et les crèmes et le maquillage et les bijoux. À la réflexion, je ne sais pas si j’étais la poupée des yeux des autres ou celle de ma mère.
Me cacher du monde, des remarques. Pour qu’on me fiche la paix. Moi, je ne désirais rien de plus.
Mais quand on est une fille — non une femme, s’était excité ma mère, pleine de fierté, devant toute la famille — quand on est une femme, disais-je, de treize ans, la paix est un luxe. Un interdit.
Cela, je ne l’ai pas entendu dans la bouche de Maman. Je l’ai compris dans les regards. Pas ceux de mes camarades de classe masculins, à qui j’ai plu, à mon corps défendant, mais qui avaient encore assez de bon sens — ou d’enfance — pour me considérer comme un être humain.
Non, c’étaient les autres : le vendeur de la boulangerie du coin, le chauffeur de mon bus du matin, celui du soir également, le père de ma pote à la patinoire — qui avait en sus l’insigne honneur de pouvoir entrer dans les vestiaires, s’en échapper était impossible — et même mon papi, qui jusque là ne m’avait offert que des cadeaux.
Je n’étais pas la seule qu’ils regardaient. Toutes les adolescentes en font les frais. À un moment, je me suis dit, comme les autres, que c’était normal. Normal, d’être la cible du regard des hommes, de leurs remarques, de celles des femmes aussi, les pires, car elles abandonnent le navire pour se fondre dans la masse — dans le moule de poupée qui plaît aux garçons que leurs mères ont voulu pour elles.
« Pour que tu plaises aux garçons. »
La phrase qui a hanté ma puberté. Et qui m’a construite malgré moi. Dans un T-shirt usé, trop long pour mon sweat, j’ai rasé les murs plutôt que les poils. Pour cacher ce corps, qui n’était plus le mien, j’ai laissé pousser.
J’ai essayé d’expliquer à ma mère le concept de la flemme. Mais la flemme, ça ne s’applique pas à l’apparence. Le « l » de la flemme, c’est cette aile de la liberté qu’on nous coupe pour faire de nous une femme.
On ne peut pas avoir la flemme, parce qu’on doit être belle. Mais tout le monde a le droit de vous expliquer que vous n’en faites pas assez, que vous n’êtes pas assez jolie, que vous devriez le savoir, une femme, ça ne ressemble pas à ça. Une femme, ça n’a pas de bourrelet, pas de poil, pas de bouton, et ça ne fait pas de bruit quand ça va aux toilettes.
Oui, parce que, quand on est une femme de treize ans, on nous donne du « vous » par devant, et du « ça » par-derrière.
Surtout du « ça » par-derrière. Parce que, ce serait trop leur demander, à tous ces gens si matures, de vous regarder dans les yeux, quand ils disent ce qu’ils pensent.
« Les cosmétiques, l’épilation, c’est pour que tu sois jolie, pour que tu plaises aux garçons. » Et mes poils, armure silencieuse et évidente, mais tellement bienveillante, ont tissé leur cocon.
Je me suis lovée dedans, nichée dans leur chaleur. J’ai pris mon temps. Le temps d’être assez forte pour sortir de ma chrysalide, les arborer fièrement, envoyer balader Maman. Le temps d’être assez forte pour sentir les regards glisser de ma poitrine à mes jambes, et les sourires taquins se tordre en une grimace de dégoût. Le temps d’être assez forte pour penser « bien fait ».
Ce temps, je l’ai passé à vouloir être moins jolie. Si je ne plaisais pas tant, on valoriserait mon intelligence, j’en étais persuadée. J’ai toujours su que ma puberté n’avait pas mis fin à mon fonctionnement cérébral — seulement à sa mise en avant. Et je l’ai détesté, ce corps qui plaisait, qui éclipsait tout le reste. Et pendant ce temps, pendant cette haine, j’ai grandi, blottie dans mon cocon de kératine.
Douce kératine, tu es devenue ma protéine préférée. Mon vigile, en réalité. Celle qui régule la température, et les mecs à l’entrée. Celle qui rabat les caquets, se fiche des tabous, et surtout, celle qui me permet de plaire à ceux qui me méritent.
Photo de Joshua J. Cottensur Unsplash