Souvenirs, souvenirs, par Bernard Delzons
L’extrait du livre « Les Gestes » d’Amanda Sthers, racontant les souvenirs de Marc un des personnages, imbriqués avec ceux de son père m’a ramené dans mes propres souvenirs…Je n’éprouve aucune nostalgie de cette époque, si ce n’est l’insouciance de mon enfance.
Nad ( le petit nom que lui donnait sa mère quand ils étaient seuls) se demandait quels souvenirs il raconterait à ses petits neveux quand ils viendraient dans l’après-midi. Il feuilleta un album de photos et soudain, en voyant le château, il se souvint… parfois, il devait le reconnaître, il ajoutait ce qu’on lui avait raconté à ce dont il se rappelait vraiment.
Ainsi Nad arrivait au château pour passer cette première quinzaine de septembre avant la rentrée scolaire. C’était une grosse maison sans cachet particulier, elle ne devait ce nom de château qu’à la tour carrée qui lui était attachée. C’était autrefois une belle maison auvergnate qu’un aïeul avait fait agrandir pour y loger sa nombreuse famille, en lui enlevant le charme qu’on pouvait imaginer.
À chaque fois, il avait l’impression d’arriver dans un autre monde, un monde du passé, un monde fait de souvenirs et d’histoires anciennes. Cette vieille bâtisse appartenait à une tante de son père qui en était la seule héritière. Elle était plus exactement la dernière descendante d’une grande famille composée de dix enfants disparus au gré du temps, des maladies et des guerres.
Leur mère était décédée en lui donnant le jour, c’est la fille aînée de la fratrie qui l’avait remplacée en guise de maitresse de maison pour tous, et pour sa petite sœur, elle avait servi de maman de substitution.
Quelques années plus tard, la mort de leur père avait privé la famille de ressources, ne laissant aux filles que les revenus de la propriété pour vivre, pendant que les garçons avaient dû arrêter leurs études et trouver du travail. Nad n’avait connu que cette tante, la petite dernière des dix enfants; c’était la sœur de son grand-père paternel.
Il y avait l’électricité dans toutes les pièces, mais on lui avait dit que celle-ci n’avait été installée que des années après son installation dans les granges et écuries.
Le château était en fait dans un triste état, mais pour l’enfant qu’il était, ça n’avait aucune importance. Avec ses cousins, ils pouvaient encore s’imaginer les futurs châtelains de ce domaine, sans même percevoir que ce monde-là était fini depuis longtemps.
La vie y était organisée à la manière de… Nad n’aurait pu dire laquelle, c’était ainsi et il ne se posait aucune question. Le petit déjeuner était servi à 8h30. Tout le monde se retrouvait dans la salle à manger pour ce repas matinal. Il se rappelait ce moment, avec les tartines que l’on couvrait de la crème recueillie chaque matin dans l’appentis qui jouxtait la cuisine. Il revoyait ces tranches de pain que l’on avait fait griller sur la cuisinière à bois. Des années plus tard, il se souvenait encore de cette odeur qui le sortait du lit et lui ouvrait l’appétit.
Le repas de midi comme celui du soir se déroulaient à une heure précise, et les retardataires n’étaient pas autorisés à rejoindre la tablée. Ils devraient se contenter d’un petit encas servi dans la cuisine et encore, s’ils avaient une raison pour ce retard impardonnable. Il n’était pas question de se présenter non plus en tenue débraillée, et les enfants devaient avoir les mains et le visage propres.
Il n’y avait pas l’eau courante, et pour se laver, le soir au coucher, chacun repartait avec un broc d’eau chaude tirée de la même cuisinière. Chaque chambre avait son coin d’ablution rudimentaire, composé d’une cuvette d’un seau pour les eaux usées et d’un grand pot pour l’eau froide qu’il fallut longtemps aller chercher à la fontaine au fond du jardin. Il devait bien avoir une dizaine d’années quand on avait amené l’eau jusqu’à la cuisine.
Les repas étaient constitués des légumes que faisait pousser la gardienne, des volailles et lapins qu’elle élevait et de la charcuterie que la fermière apportait en début de saison. Il y avait une salle au premier étage de la tour où on faisait sécher les fleurs de tilleul en même temps que les jambons de la ferme. On était saisi par ce mélange de fragrances quand on rentrait dans la pièce.
La gardienne, on disait la « castillère », avait l’âge de la vieille tante, elles se connaissaient depuis toujours, mais l’une ne s’adressait à l’autre qu’avec un « Mademoiselle ». À vrai dire, personne n’aurait pu affirmer si elles respectaient ce protocole quand elles étaient seules, à la fin de l’été quand la gardienne venait coucher au château, peu avant sa fermeture pour ne pas y laisser la tante seule.
Cette dame était veuve, elle avait perdu sa fille unique. Elle vivait dans une petite maison toute proche de la grande bâtisse, où les enfants allaient l’écouter raconter des histoires de roi et de princesses qu’elle lisait dans « Vues et Images du Monde ». Pour chacun, elle faisait précéder le prénom de « Monsieur ou Mademoiselle ».
Elle possédait un âne qui s’appelait « Pinpin ». Elle l’utilisait pour apporter quelques légumes de son potager jusqu'au marché de la ville proche. Les enfants attendaient son retour pour monter dans la charrette vide et aller ainsi jusqu’au pré de l’âne. Ils aidaient à le dételer puis ils le brossaient pour le débarrasser des chardons qu’il avait pu attraper pendant son excursion jusqu’à la ville. Nad se souvenait de sa mâchoire et des précautions à pendre quand on voulait lui donner une carotte ou pire encore, un caramel dur. Il se surprit à frissonner en se remémorant ces grosses dents.
La castillère avait elle aussi l’électricité dans son logement, mais elle éprouvait une grande crainte de cette chose. Elle avait cependant accepté un transistor que lui avait offert le père de Nad, en découvrant qu’il n’y avait aucun fil le rattachant à une prise électrique.
Oserait-il raconter à ses neveux qu’il avait, un jour, provoqué la colère de cette bonne dame pour avoir cueilli un glaïeul à la place du poireau qu’on l’avait envoyé ramasser dans le potager ?
Une fois, durant l’été, on accompagnait la tante qui allait visiter les maisons du village. Il fallait une petite marche pour rejoindre celui-ci, et aller encore pour trouver la maison du meunier puis celle du vieux fermier. Ça faisait rire Nad, ça lui rappelait les scènes qu’il avait lues dans les histoires de la Comtesse de Ségur. Un monde qui ne survivrait pas à ces deux derniers témoins qu’étaient la tante et la jardinière.
Dans une grange, se cachaient pourtant quelques signes de modernité. Il y avait une Renault qui ne servait plus depuis des années et dans laquelle les enfants jouaient au chauffeur. Malheureusement, ils oubliaient quelquefois de refermer les vitres ou les portes, et les poules trouvaient alors plus confortable d’aller y pondre leurs œufs, plutôt que dans le local où il n’y avait qu’un peu de paille pour accueillir leur précieux butin. Cette voiture avait appartenu à la tante Henriette, mais il ne se souvenait plus de son histoire ni de pourquoi elle était restée là, inutilisée.
En revanche, il se remémorait parfaitement le mariage qui avait été célébré dans la chapelle au milieu du parc. Nad avait été chargé de faire la quête pour le curé du village. Il avait fait le tour des bancs dans l’édifice et, devant le peu d’argent récolté, il était sorti sur le parvis, où la majorité des invités attendaient la fin de la cérémonie, les petits fours et les coupes de champagne. Il connaissait ces gens, aussi personne n’osa ne rien donner. Ainsi ramena-t-il vers l’autel un panier, cette fois, bien rempli. Il se rappelait les préparatifs de la journée, il avait fallu trouver des stratagèmes pour cacher les trous dans les murs en disposant à des endroits judicieux, ici un bouquet de glaïeul, ou là un drap savamment dressé. Ce jour-là, le chien de la famille ne s’était pas échappé et n’avait fait aucune razzia dans les clapiers de la jardinière, ouf. Mais qui donc s'était marié? Cela, il n'en était plus certain, personne de la famille en tout cas.
Le père de Nad parlait peu de ses aïeux, comme si la mémoire familiale avait été écrasée par le souvenir de cet officier de l’armée napoléonienne mort pendant la campagne de Russie. On disait que c’était son fils ainé qui avait acquis cette maison, en se mariant à la fille du propriétaire de l’époque. Puis, d'autres deuils avaient pesé, à mesure des guerres.
Nad remit une bûche dans la cheminée de sa petite maison. Il avait avec lui quatre de ses petits neveux qui l’écoutaient avec attention. Aucun ne voulait croire, non pas que ces choses-là aient existé, mais que lui ait pu les voir de ses propres yeux. C’est vrai que tout ceci parait incroyable dans ce monde contemporain, où on ne jure que par l’IA.
Mais, même dans son enfance, il n’avait connu cette manière de vivre que dans ce château et ce village. Chez ses grands-parents maternels, tout était différent, plus simple et plus moderne. La bonne n’hésitait pas à s’adresser à sa grand-mère en lui disant « Monsieur a encore pissé dans le salon. » Elle parlait de « ToTo », le chien de la maison. La même affirmait à son grand-père qu’il ne restait plus de crème pour ses tartines du matin, tout en finissant de tartiner la sienne.
La vie chez ses parents était aussi bien différente, tout était moins protocolaire. Même la vieille , qui passait l’hiver dans un appartement au-dessus de chez ses parents, y vivait de manière plus actuelle. Elle était toujours habillée de façon simple, mais soignée, elle ne serait jamais sortie en ville sans mettre un petit chapeau.
Dans cette maison de ville où il avait vécu enfant, son père lui avait raconté que lorsqu’il avait huit ans, il n’avait pas compris pourquoi la famille avait pleuré quand les cloches des églises avaient annoncé la fin de la guerre de 14-18. Il avait fallu lui expliquer qu’on ne reverrait jamais les oncles Marcel et François.
À Noël, la fermière apportait une oie à la tante pour la manger en famille. Elle ne l’exécutait pas elle-même, mais elle connaissait une femme qui pouvait s’en charger. Sans doute le dernier hiver qu'il avait passé là-bas, la volaille qu'on portait au sacrifice, sentant sans doute sa fin prochaine, réussit à s’échapper. Le récit du journal, le lendemain, décrivant la demoiselle courant après la bestiole, avait tant fait rire le gamin qu’il était encore.
Nad n’aurait pourtant voulu donner une mauvaise image de sa grand-tante. D’une certaine manière elle avait été pour lui la grand-mère paternelle qu’il n’avait pas connue. Il montait souvent la voir quand il était seul dans l’appartement de ses parents. Elle l’invitait parfois pour déjeuner et il se rappelait les pommes de terre qu’elle faisait rissoler dans sa petite cocotte de poupée. C’était tellement goûteux.
Elle lui racontait qu'elle était allée à l’école avec la maman de sa mère. Elle acceptait volontiers de partager avec lui ses petits mots taquins, qui permettait à Nad d’entendre sa grand-mère s’exclamer, « Oh par exemple ! ». La tante aussi était affublée d'un diminutif, dont on ne savait plus d'où il lui venait, mais personne n’aurait pu imaginer qu’avec celui-ci, elle puisse être une personne sévère. Pensez donc, « Zouzou » !
Nad regarda la pendule sur la cheminée, il était l’heure du goûter. Il leur servirait des pains au chocolat. De son temps, c’était une tranche de pain avec un morceau de sucre et, les jours de fête, une tartine de beurre avec du chocolat râpé. On fabriquait du sirop d’orange en mélangeant jus, sucre, et zeste.
Il revint de la cuisine avec ses friandises et une tasse de chocolat pour chacun, qu’il déposa sur la table. Puis, se tournant vers ses neveux, il ajouta : « je vais vous raconter ce qui se passa quand nous avions amené la tante au Cirque Pinder ».
« Quoi! » s’esclaffèrent ensemble les quatre garnements qui l’écoutaient depuis un long moment.
Il se leva de son fauteuil, se servit un verre d’eau, leur fit signe de manger et avant de se rassoir, il précisa : « Ce sera pour demain » !
Peinture de l'auteur.