Le portrait te regarde... par Bernard Delzons

Textes d'auteurs des ateliers
Publié le: 01-11-2026

Les objets qui nous entourent nous observent, nous jugent peut-être… On peut leur donner la parole, la manière dont ils nous décrivent donne de nous une image moins construite que celle que nous essayons de montrer aux autres. C’est l’idée de Lorianne Fouchet dans « Les couleurs de la vie ». J’ai essayé à mon tour en utilisant le portrait d’une dame.

Bernie venait d’ouvrir la porte de l’appartement, il avait traversé l’entrée sans s’arrêter pour se précipiter vers…

Il y avait sur le mur droit de l’entrée le portrait d’une dame élégante.  Depuis sa toile, celle-ci avait tout de suite remarqué quelque chose d’anormal dans le comportement de l'occupant des lieux. En général, il lui jetait un coup d’œil et lui adressait un petit signe. Mais ce jour-là, rien, il avait juste claqué la porte. Elle était pourtant le portrait de son aïeule, la grand-mère de son père. Elle avait connu toute la famille, son fils, son petit fils et maintenant cet homme lui-même âgé, qui ne lui donnerait pas de descendant. Il vivait seul, il y a longtemps qu’il avait même renoncé à un animal de compagnie quand le chat qui l’avait accompagné quelques années s’était fait écraser par une moto. Auparavant, certains soirs, avant d’aller se coucher, il disait à Maximilien, le chat : « Dis bonsoir à Grand-Maman ».

 

Elle ne l’aimait pas ce chat, il grimpait sur les meubles et elle avait souvent eu peur qu’il monte sur la commode et qu’il lui donne un coup de griffe qui aurait pu la défigurer. Heureusement, il n’y était jamais arrivé.

 

Elle n’aimait pas non plus les jours où Bernie entreprenait de la nettoyer. Il descendait le cadre, le portait dans la cuisine et là, horreur, il appliquait sur son joli visage une pomme de terre coupée en deux qui était censée lui redonner un petit coup de jeune. Elle savait que bien au contraire, après ce nettoyage, on distinguerait mieux ses rides et ses taches de vieillesse... Oui, elle avait vu passer des années et des générations, sans perdre de sa distinction.

Elle avait connu le baron Haussmann, un ami de son mari. Celui-ci était un coureur invétéré. Elle avait découvert ce travers en raison des allées et venues dans le grand hall de l’appartement, elle s’en souciait peu parce qu’elle était déjà morte quand il avait commencé ses frasques, mais elle ne supportait pas qu’il ait eu le toupet d’amener ses conquêtes dans leur appartement du boulevard des Italiens et qu’il les fasse passer devant son portait, celui qu'il avait commandé après qu'elle lui avait eu donné un fils. Il osait même lui faire un clin d’œil en passant avec sa belle.

Au fil du temps, de déménagement en déménagement, l’appartement s’était rétréci. Elle était furieuse quand son fils s’était cru obligé d’accrocher le portrait de son mari juste en face du sien. Il avait ensuite accroché les portraits des ancêtres de sa femme, comme s’ils allaient faire une partie de piquet pendant les longues nuits d’hiver ! Elle fut soulagée quand sa petite-fille l’avait emporté le tableau de son mari pour l'accrocher chez elle, tandis que son petit fils, le père de Bernie, avait gardé le sien dans son nouvel appartement.

Au fil du temps, de déménagement en déménagement, l’appartement où elle trônait s’était rétréci. Mais elle aimait bien ce logement, grâce à la porte vitrée du salon qui lui apportait un peu de clarté. Au moins avec l’occupant actuel, elle ne risquait pas de voir défiler toute une série de cocottes, plus sophistiquées les unes que les autres. En fait, Bernie n’amenait jamais personne dans ce lieu.

Elle l’avait vu grandir, toujours solitaire, pourtant aimable avec les gens. Aujourd'hui, il passait son temps sur son "ordi". Elle avait compris que c’était une machine quand le réparateur était venu.

Heureusement, il y avait Marinette qui venait faire le ménage une fois par semaine, ça la distrayait un peu. Bien sûr, elle redoutait qu’elle lui passe son plumeau sur le visage, tant elle craignait de ne pas pouvoir éternuer !

La semaine dernière, Marinette s’était plantée devant son portrait et en la regardant droit dans les yeux elle lui avait dit : « vous ne croyez pas qu’il est gay, votre petit-fils ? » Elle n’avait pas compris, elle aurait plutôt pensé qu’il était, sinon triste, au moins mélancolique.

 

Justement, voilà Bernie qui revient, il cherche visiblement quelque chose, il lui a jeté un regard interrogatif comme s'il lui demandait de l’aide. Elle aimerait bien lui dire : « que puis-je faire pour toi mon petit ? » Mais il y a bien longtemps qu’elle n’a plus émis le moindre son. Il soulève un livre sur la commode, déplace le bronze comme s’il pouvait cacher quelque chose. Il ne va pas tarder à accuser Marinette, se dit-elle. Mais non, il vient de trouver ce qu’il cherchait, c’est un devis ou quelque chose de ressemblant. On lui a proposé une forte somme, elle l’a entendu le dire l’autre soir, mais elle n’en connaît pas le sujet... D'ailleurs, il repart déjà vers son bureau. Mais non! le voilà qui revient avec une loupe, il s’approche d'elle, il balade son ustensile dans le tiers du bas, heureusement, ainsi on ne verra pas les défauts de son visage, pense-t-elle. Soudain, il s’arrête en bas à droite, il s’approche puis s’éloigne et recommence. Elle comprend, il est sur la signature. Elle la connaît bien, comme elle connaissait le peintre, Alexandre Cabanel, elle avait posé des heures pour lui et pour ce tableau en particulier.

Mais, pourquoi s’intéresser à lui aujourd’hui ? Brusquement, elle vient de comprendre, ce peintre, longtemps oublié, avait soudain obtenu un regain de notoriété. Elle le lui avait entendu dire au téléphone, cette petite boite magique avec laquelle Bernie parlait. Tiens, réalisa-t-elle, aurait-elle de la valeur? Mais alors, n’aurait-il pas l’idée de la vendre, se demande-t-elle, inquiète. Elle ne peut pas supporter l’idée d’un nouveau déménagement... Malgré son apparence toujours jeune sur la toile, elle est en fait bien trop vieille pour aller dans une maison inconnue... qui peut-être, contiendrait des enfants peu soigneux... voire même des chats. Quel ingrat ce Bernie! .

 

Puis, pendant quelques jours, rien ne se passa. Elle reprit espoir... jusqu’à ce samedi matin, une semaine plus tard. Bernie rentra endimanché et parfumé comme jamais, il était accompagné par un homme, une sorte de dandy. Elle comprit en les écoutant que c’était un antiquaire, un commissaire-priseur peut-être. Bernie le fit entrer et le conduisit juste devant elle, il montra la signature, il fit valoir la beauté de la robe, l’allure de la dame, la finesse de son visage... Un instant, elle ressentit une joie immense, un moment d’orgueil et de reconnaissance inespérée. Qui fut brusquement suivi d’un sentiment de colère extrême quand elle entendit Bernie demander : « vous m’en donneriez combien ? »

Son ressentiment était si grand qu’elle tenta un mouvement impossible.

Comme si elle avait deviné ses pensées, la corde, aussi vieille qu’elle, qui maintenait le cadre sur le mur, craqua brusquement. Le tableau se décrocha et vint s'empaler sur les cornes du cerf en bronze posé sur la crédence en dessous.

Aïe! Sa robe, sa belle robe était transpercée, la signature de l'artiste était coupée en deux... Par chance, son visage restait intact.

Mais pour le visiteur, c’était une catastrophe, le tableau en l’état ne valait plus rien. Bernie insista, sans succès. L’antiquaire lui tendit l’adresse d’un restaurateur qui officiait sous la promenade plantée, près de la Bastille. Il ajouta, sans finir sa phrase : « si c’est fait par un professionnel, on pourrait… »

 

Elle l’avait échappé belle, elle ne serait pas vendue, au moins dans l’immédiat. Bernie redressa le cadre, remplaça la corde cassée et replaça son aïeule sur son mur. Il la regardait, désolé, quand il crut l’entendre lui chuchoter : « il faudra me réparer ma robe ! »

Il secoua la tête, ébranlé. Il était si seul qu’il entendait parler les personnages des portraits, maintenant ! C’était décidé, demain il irait chez sa cousine pour adopter un petit compagnon, ou peut-être deux, sa chatte venait d’avoir une portée. Oui, ce serait mieux de les observer jouer à courir et sauter partout, et s’ils se faisaient les griffes sur les tapis persans et les meubles de prix, eh bien tant pis. Peut-être que leurs jeux dérideraient le visage marmoréen de cette arrière-grand-mère trop jeune, trop belle, et qui le toisait avec des yeux qui jugeaient.

« Oui, mon petit, deux chats si tu veux, mais dans ce cas accroche-moi un peu plus haut, hors de portée. Et demande au restaurateur de recoudre ma robe, j’ai un peu froid, vois-tu… »

Il secoua la tête, ému malgré lui. Il devait se sentir coupable d’avoir voulu se séparer de ce portrait… Il trouverait l’argent qui lui manquait autrement.

Photo de Philippe Tinembartsur Unsplash

 

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