Un bonnet de piscine fuchsia, par Florie (épisodes 1 et 2)
1
Elle débarque un beau jour au cours d’aquabike du lundi matin. Je la remarque tout de suite à cause du bonnet de piscine rose vif qu’elle porte sur la tête. Personne ne porte de bonnet ici, puisqu’à aucun moment nous ne mettons la tête sous l’eau. Elle est toute fluette, pâle comme une fesse de Norvégien, ce qui n’en rend son bonnet ridicule à l’improbable couleur que plus visible.
Mes potes savent tous que si j’ai choisi, pour me mettre en forme avant d’aller au boulot, cette surprenante activité physique plutôt que de la musculation en salle, c’est surtout pour pouvoir mater en toute discrétion les quelques filles de moins de quarante ans qui y participent. Ils me charrient bien un peu avec ça, mais au fond ils sont tous un peu jaloux de ne pas avoir l’audace de faire la même chose. Je suis le seul mec ici et j’attire donc spontanément l’attention. Mon jeu favori consiste à mater en douce une nana qui me plaît pendant plusieurs semaines, tout en prétendant que je ne lui accorde aucune attention, puis à la séduire et à la ramener chez moi le plus efficacement possible. C’est avec la dernière en date, Stéphanie, que j’ai battu mon record. Elle m’a suivie après deux séances de charme seulement. Ensuite, le temps durant lequel je les garde dépend clairement du plaisir que je prends avec elles et de leur envie ou non de faire durer la chose. Si j’ai battu un record de chasse avec Stéphanie, je n’ai goûté à sa compagnie qu’une seule fois. Depuis, on ne la voit plus à la séance de huit heures trente, je la soupçonne d’avoir changé de cours pour ne plus avoir à me croiser, et je m’en fiche totalement.
Je ne m’attarde pas longtemps sur la nouvelle ; même si elle n’est pas trop vilaine à regarder et doit avoir environ trente-cinq ans, elle n’a rien de suffisamment attrayant pour mériter une véritable attention de ma part.
Je m’installe par habitude sur un vélo de la rangée du fond, mais le spectacle n’est pas très réjouissant, maintenant que Stéphanie a quitté le groupe. La nouvelle a choisi la place juste devant moi et je l’observe de temps à autre pour passer le temps. Je me demande comment elle peut trouver la force de simplement pédaler, avec les allumettes qui lui servent de jambes, et effectivement, je constate assez rapidement qu’elle a du mal à suivre le rythme ou à rester plus de quelques secondes debout sur ses pédales. Elle me fait vaguement pitié et je me demande pourquoi elle est venue là.
Après une quinzaine de minutes à peine, elle s’écroule sur son guidon au beau milieu d’un sprint et Rachel, la coach, s’approche d’elle pour lui dire de ne pas forcer, de ne pas s’inquiéter et de faire ce qu’elle peut, qu’elle peut s’arrêter dès qu’elle en a besoin, et qu’elle doit être patiente, qu’avec le temps, elle pourra en faire de plus en plus. A la façon dont elle lui parle, je comprends que la nouvelle n’est pas juste une pauvre fille qui n’a jamais fait de sport de sa vie, mais plutôt quelqu’un qui se remet de quelque chose et n’est pas au top de ses capacités. Je hausse intérieurement les épaules, après tout, je m’en fiche pas mal, et je porte plutôt mon regard sur Nadine, la cinquantaine, qui en fin de compte n’est pas si mal conservée, et dont la cambrure du dos est tout à fait délicieuse. Je sais qu’elle est mariée, le challenge me plaît décidément beaucoup.
Malgré son évident état de faiblesse, Clémence (c’est le nom de la nouvelle, j’ai fini par l’apprendre) vient trois fois par semaine au cours de huit heures trente. Elle porte toujours son stupide bonnet rose et elle peine toujours autant à suivre le rythme, mais elle persiste à être là, bien à l’heure, occupant toujours le vélo juste devant le mien. Je me concentre sur Nadine, qui est officiellement devenue ma nouvelle cible, deux vélos à gauche de Clémence, mais la fille au bonnet étant juste devant moi, mon regard tombe parfois sur elle sans que je ne le veuille vraiment. Tandis que nous exécutons l’une de mes positions favorites, car elle m’offre un spectacle tout à fait divertissant, nous contraignant à nous tenir penchés en avant sur nos bicyclettes sans roues, les fesses en arrière, mes yeux dérivent du postérieur de ma cible à celui de Clémence et, brusquement détourné de ses plans sur la meilleure façon d’amener la gentille Nadine à s’intéresser davantage à ma personne qu’à son époux, mon esprit formule cette pensée impromptue : putain, elle a un joli cul pour une crevette, la nouvelle ! Bien sûr, elle s’écroule, essoufflée, avant la fin du temps imparti, mais il n’empêche : j’ai bien aimé ce que j’ai vu et je décide de délaisser pour un instant la plantureuse quinquagénaire mariée au profit des petites fesses de Blanche Neige moulées dans son maillot de bain noir.
Après trois semaines, pour la première fois, Clémence débarque au bord du bassin sans son éternel bonnet. Aussitôt que je l’aperçois, je suis secoué d’un rire intérieur ; elle a les cheveux aussi courts que les miens et, pour ne rien arranger, ils semblent répondre à une discipline qui leur est propre, bouclant et tire-bouchonnant dans toutes les directions. Franchement, elle était plus présentable avec son machin rose sur la tête ! Quelque chose de mon rire intérieur a dû transparaître sur mes lèvres, car elle me jette un regard noir et se détourne ostensiblement pour aller s’installer à sa place habituelle. Et puis, alors que nous commençons à pédaler, toutes les pièces du puzzle se mettent enfin en place dans mon esprit : le bonnet, les cheveux courts, la faiblesse, l’indulgence de Rachel qui ne laisse d’ordinaire rien passer… Cette fille a eu un cancer, et elle tente de s’en remettre. Je ne sais pourquoi, cette pensée me procure une drôle d’impression. D’ordinaire, la maladie me dégoûte. Au lieu de cela, je regarde le petit cul parfait de Clémence s’agiter avec plus d’attention qu’auparavant. Je découvre que des muscles fins commencent à se dessiner le long de ses cuisses et de son dos ; cette vision est tout à fait charmante. C’est avec une énergie nouvelle que je poursuis mon pédalage : sans m’en être aperçu, je comprends que j’ai changé de cible.
Clémence vient à pied jusqu’au complexe sportif. Je ne sais pas d’où elle vient et je ne m’autorise jamais à suivre mes cibles, c’est l’un de mes principes de base. Elle a toujours de terribles cernes sous les yeux, elle peine toujours, bien qu’un peu moins qu’au début, à suivre le cours jusqu’à la fin, mais elle ne vient ni ne repart jamais en voiture. Je remarque de plus en plus de choses à son sujet : ses traits tirés lorsqu’elle arrive des vestiaires, comment elle semble se détendre lorsqu’elle entre dans l’eau, la façon dont son dos se contracte lorsqu’elle arrive au bout de sa résistance physique mais qu’elle essaie quand même de continuer encore un peu…
Une nouvelle fois, nous pratiquons cet exercice nous obligeant à nous pencher en avant à l’extrême sur nos vélos immobiles, et, le regard rivé au joli spectacle que m’offre ma voisine de devant, je pédale de toutes mes forces, cette adorable vue me donnant envie de la rattraper. Comme toujours, tandis que mon corps se concentre sur l’effort, je laisse mon esprit vagabonder et imaginer ce que je ferais, si j’arrivais à son niveau. Une pensée m’assaille alors avec une force inattendue. D’habitude, dans les errances de mon imagination, mes mains s’adonnent à une exploration approfondie de ce que mes séduisantes cibles ne me laissent qu’entrevoir. Mais, hors de tout contrôle, mon cerveau m’impose aujourd’hui une image d’un tout autre genre. Je me vois enrouler un bras autour de sa taille, la soulever et la faire descendre de son vélo, la serrer doucement contre moi et lui dire qu’elle n’a pas besoin d’en faire autant, qu’elle n’a pas besoin de s’épuiser ainsi pour prouver qu’elle est une battante, qu’elle le prouve déjà à chaque instant.
« Adrien ! Personne ne t’a demandé de faire la sieste ! »
Je sursaute violemment ; je réalise brusquement que j’ai totalement cessé de pédaler. A mon grand désespoir, Clémence se retourne et me jette un regard moqueur. Je lui renvoie le plus sarcastique des sourires de ma collection et elle se détourne aussitôt. Je soupire de soulagement tandis que mes jambes s’activent à nouveau ; je crois qu’elle n’a rien remarqué de mon trouble.
Je n’ai pas eu le choix, j’ai dû parler de Clémence à mes amis. D’ordinaire, le récit de mes conquêtes est un rituel que nous apprécions tous beaucoup, lors de nos interminables soirées du vendredi, après le travail. Tout manquement à cette habitude aurait paru suspect. Je leur ai donc raconté le joli petit cul de Clémence, le pouvoir d’attraction de son corps fragile. Ils m’ont une nouvelle fois taquiné avec le fait qu’il serait peut-être temps, à quarante ans, que je cesse de me comporter comme un adolescent. Tout s’est déroulé exactement comme d’habitude. Mais je ne leur ai pas dit mon secret. Je ne leur ai pas dit que, chaque jour, j’attends l’arrivée de cette femme avec le cœur qui palpite comme je ne l’ai jamais senti tambouriner auparavant, en me demandant si elle va bien, si elle a suffisamment dormi, si elle va réussir à tenir jusqu’au bout du dernier exercice du cours sans retomber sur sa selle. Je ne leur ai pas dit que j’applaudissais intérieurement chacune de ses petites victoires sur la fatigue, que j’avais envie de la serrer dans mes bras chaque fois qu’elle abandonnait en poussant un soupir. Ils me disent tous qu’ils espèrent qu’un jour, je vais rencontrer quelqu’un, parce que même si mes histoires les amusent, ce sont de bons gars, de vrais amis, et ils souhaitent sincèrement qu’il m’arrive un jour quelque chose de plus grand que mes plans cul. Pourtant, je fais croire que rien n’a changé, que tout est parfaitement ordinaire. Je suis terrifié à l’idée que les choses changent. J’ai l’impression que, si je dis la vérité, ce petit monde qui est le nôtre va exploser d’un coup et ne sera plus jamais le même. J’ai peur de ne plus entendre leur rire un peu gras lorsque je leur raconte un détail croustillant, leurs encouragements lorsque je leur parle d’une nouvelle proie. J’ai peur de n’être plus rien à leurs yeux si je leur avoue mon secret.
2
Ça fait bien deux mois que Clémence nous a rejoints quand je me décide enfin à lui adresser la parole. C’est un mercredi matin et, lorsque je sors du complexe sportif, douché, habillé et parfumé, prêt à me rendre au travail, je la trouve debout sur le trottoir en train de tapoter un texto sur son téléphone. Elle porte un t-shirt rose et un jeans un peu trop grand, sans doute n’a-t-elle pas renouvelé sa garde-robe après avoir perdu du poids. Je m’immobilise à sa hauteur et je me rends compte que je ne sais absolument pas quoi lui dire. Parler aux femmes m’a toujours été très facile, je propose d’aller boire un café après le travail, je sais trouver le ton, le regard, le sourire qui peuvent tout à la fois mettre en confiance et séduire. Mais aujourd’hui, je suis totalement vide. Je ne veux pas lui donner l’impression que je la drague, je ne veux pas lui faire peur, j’aimerais pourtant qu’elle sache qu’elle ne me laisse pas indifférent, et j’ai l’impression d’être un écolier face à sa toute première fille. Finalement, je prends une inspiration et je dis la première chose qui me passe par la tête :
« Tu veux que je te ramène chez toi ? Ma voiture est juste là. »
Je désigne du menton la Lexus gris métallisé garée le long du trottoir d’en face. Elle semble surprise et, tandis qu’elle relève les yeux de son téléphone pour me scruter, je réalise que mon approche est probablement déplacée et n’a rien de rassurant pour une femme seule.
« Non merci, c’est gentil, me répond-elle simplement, son étonnement très vite dépassé et sans sembler me trouver bizarre ou inquiétant outre mesure, mais je ne rentre pas chez moi tout de suite. Il faut que j’aille chercher les enfants, je profite du fait qu’ils ont un rendez-vous le mercredi matin pour pouvoir aller à l’aquabike. Les autres jours c’est plus facile, ils ont école. »
Merde, elle a des gosses ! Je n’avais pas prévu ça. Mais bon Dieu, elle est crevée, personne ne peut l’aider avec ça ?
« Ton mari ne peut pas aller les chercher ? »
Mais quel con mais quel con mais quel con ! Je lis dans son regard qu’elle pense à peu près la même chose. Pourquoi est-ce que j’ai demandé un truc pareil, moi ? Elle semble sur le point de me dire quelque chose de désagréable, probablement que je devrais me mêler de mes oignons, mais son expression se radoucit finalement et elle hausse les épaules.
« Il n’y a pas de mari. Il y avait bien un père, mais il est parti juste après la naissance du deuxième. »
Je reste pantois quelques secondes, désarçonné par sa simplicité et sa franchise. Finalement, je demande, tentant d’avoir simplement l’air de faire la conversation de façon très banale :
« C’est loin, leur rendez-vous ?
— Un peu, pas trop. J’en ai pour un quart d’heure à pied, mais ça me fait du bien de marcher.
— Si tu veux, je te conduis là-bas et je vous ramène chez toi avec les gamins. »
Mais bien sûr. Dans le genre prédateur sexuel qui cherche absolument à faire monter une nana dans sa voiture, je me pose là. Je lis une pointe d’inquiétude dans son regard ; peut-être pas de l’inquiétude, mais tout au moins de la perplexité.
« Merci, mais ça va aller. Et puis, on ne se connaît pas. »
Elle est légèrement sur la défensive à présent. Bravo Adrien, c’est du grand art.
« Je ne veux pas t’embarrasser, c’est juste que tu as l’air fatiguée. »
Mais c’est qu’il insiste en plus, le bougre. Pourquoi est-ce que je ne me tais pas ? Ou pourquoi est-ce que je ne l’invite pas tout simplement à boire un verre, comme je le ferais avec n’importe qui d’autre ?
« Je sais, mais je… J’ai pas l’habitude de monter en voiture avec des étrangers. Encore moins avec mes enfants. »
Le qualificatif me fait plus mal qu’il ne devrait. Il est parfaitement fondé, après tout. Mais j’avais espéré… Qu’avais-je espéré, au juste ? Je ne lui ai pas adressé un mot pendant deux mois et voilà que j’insiste pour la faire monter dans ma bagnole ?
« Ecoute, tu n’as qu’à essayer une fois ! Si je vous dépose chez vous sans vous avoir violés, ça voudra dire que je suis digne de confiance. »
Merde, Adrien ! Combien de fois tes potes ne t’ont-ils pas répété que ton humour douteux n’amusait que toi ? Tu viens de t’enterrer tout seul, mon pauvre. Contre toute attente cependant, Clémence éclate de rire et fait un pas incertain vers ma voiture.
« Excuse-moi, bredouillé-je, totalement sidéré de m’entendre parler de la sorte, je ne voulais pas…
— Si c’était vraiment ton intention, tu n’exposerais pas tes plans aussi ouvertement. »
Elle rit toujours et esquisse un autre pas vers le trottoir d’en face. Je l’observe et je me rends compte qu’elle a vraiment l’air épuisée. Nous faisons tous deux les quelques pas qui nous séparent du véhicule et je déverrouille les portières. Debout côté passager, elle me jette un regard hésitant, comme si elle se demandait brusquement ce qui lui a pris de s’avancer jusque-là. Je lis clairement sur son visage qu’elle est déchirée entre l’envie de s’économiser un trajet d’un quart d’heures à pied et la peur d’être sur le point de faire quelque chose d’inconscient, et les mots franchissent mes lèvres avant que je ne l’aie vraiment décidé.
« Si ça peut te rassurer, je suis marié et papa de deux enfants, je n’ai donc pas trop envie d’en kidnapper d’autres. »
Elle me sourit, son visage se détend et elle ouvre la portière pour s’installer dans la voiture. Je devrais peut-être lui expliquer qu’une bonne partie des tueurs en série et des prédateurs sexuels célèbres avaient une famille tout ce qu’il y a de plus rangée et ordinaire, mais je suis trop sidéré par ce que je viens d’oser pour avoir la force d’être cynique.
3
C’est devenu un rituel : tous les mercredis matin, après le sport et avant d’aller au travail, je conduis Clémence jusqu’au cabinet du psychologue qui suit ses enfants, puis je ramène toute la petite famille chez elle. Clémence a bien une voiture, mais elle ne s’en sert que lorsque c’est vraiment nécessaire, car elle n’a pas les moyens de payer l’essence au quotidien. Elle ne travaille qu’à quatre-vingt pourcent, pour pouvoir garder ses enfants le mercredi, et ses revenus suffisent tout juste à entretenir ce petit monde. J’en sais des choses, à présent, sur la fille au bonnet rose de l’aquabike. Elle ne me parle jamais de sa maladie, ni de ce qu’elle a traversé, mais je sais que ses enfants voient un psy parce qu’ils ont été très affectés par ce qui s’est passé. Et plus j’en apprends sur elle, plus je me sens irrémédiablement amoureux. J’ai longtemps refusé de prononcer ce mot dans ma propre tête, mais il a fini par s’imposer à moi. Je l’aime, j’ai envie de la voir tout le temps, d’être près d’elle, de prendre soin d’elle. J’aime aussi ses enfants, par je ne sais quel effet de contagion, et je me rends compte que j’attends le mercredi avec une impatience difficilement supportable parce que j’ai aussi envie de les voir, eux. Cordélia, l’aînée, est beaucoup trop cultivée pour une enfant de neuf ans, parce qu’elle passe son temps le nez dans des bouquins bien trop compliqués pour son âge. Ulysse, sept ans, n’est pas très doué à l’école, mais il possède un sens de l’humour piquant et savoureux que je n’avais jamais rencontré chez un enfant. En même temps, on ne peut pas dire que j’en aie rencontré beaucoup, des enfants, avant ces deux-là. Clémence me pose parfois des questions sur ma famille, que j’élude en quelques mots creux, sans qu’elle ne semble rien y trouver d’étrange. La plupart du temps, durant la partie du trajet où nous sommes seuls tous les deux, nous échangeons surtout des banalités, sans doute le paraîtraient-elles à tout autre qu’à moi en tout cas. Je lui fais remarquer avec enthousiasme qu’elle a réussi à tenir jusqu’au bout du dernier sprint, aujourd’hui, et elle me répond que ça l’a complètement épuisée, ajoutant en riant que malgré tout, je ne parviens toujours pas à la doubler.
Le vendredi soir, devant ma pinte de bière, je raconte aux copains comment je m’envoie en l’air tous les mercredis avec Clémence, à quel point c’est un bon coup, alors que je ne l’ai jamais même frôlée. La culpabilité de leur dissimuler la vérité me ronge de plus en plus, mais je suis incapable de faire machine arrière, incapable de prononcer les mots qui altèreront à jamais le cours des choses.
Nous sommes un vendredi, à peine un mois après mes premiers mots échangés avec Clémence. Le vendredi, mon plaisir se limite à la regarder, mais je serais prêt à tous les sacrifices rien que pour cette petite heure où elle est près de moi. Nous arrivons par hasard presque en même temps au complexe sportif et je la salue d’un simple hochement de tête tandis qu’elle me lance : « Salut Adrien ! » Son ton est enjoué, mais je détecte immédiatement chez elle tous les signes de la fatigue ; rien d’étonnant à cela, c’est la fin de la semaine. Parfois, je me demande si je ne pourrais pas lui proposer de faire plus que ce ridicule trajet du mercredi matin, je lui ai même donné mon numéro de téléphone au cas où elle ait besoin de quelque chose, mais offrir plus directement mes services est au-dessus de mes forces.
Nous pédalons joyeusement depuis une vingtaine de minutes et, malgré sa fatigue, Clémence se donne à fond aujourd’hui. Je me sens ridiculement fier des progrès qu’elle fait chaque jour, de son corps qui retrouve des forces. Je remarque qu’elle est un peu distraite toutefois, elle n’a pas respecté les consignes à deux reprises, comme si elle ne les avait pas entendues, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Et puis, au beau milieu d’un exercice, pourtant loin d’être le plus difficile de la séance, elle s’effondre tout à coup. Elle s’affaisse en avant, la tête sur son guidon. Je reste un moment interdit, choqué, inquiet, puis, comme mon regard ne l’a pas quittée d’une seconde, je remarque les tremblements convulsifs de ses épaules et je sais, dans un éclair terrifiant de compréhension, qu’elle est en train de pleurer. Je vois Rachel se mettre à courir au bord du bassin et se précipiter vers elle, mais j’ai réagi plus vite. Sans savoir comment je m’y suis transporté, je découvre que je me tiens debout à côté du vélo de Clémence et que j’ai passé mes bras autour d’elle. Mais qu’est-ce que tu fais, abruti ! me crie une voix dans ma tête. Mais je ne l’écoute pas ; je soulève délicatement le frêle corps de Clémence de sa selle et je le serre contre moi. Rachel me couve d’un regard noir, mais elle s’est arrêtée à quelque distance du bord de l’eau et n’intervient pas. Je la soupçonne de savoir parfaitement à quoi s’en tenir à mon sujet et de s’inquiéter de mes intentions, ce que je ne peux honnêtement pas trop lui reprocher. Mais je ne m’en préoccupe pas longtemps, toute mon attention concentrée sur la femme que je tiens dans mes bras, sur son visage ravagé par les larmes, son corps secoué par les sanglots. Je la serre plus fort contre ma poitrine, trop fort sans doute, mes mains frottant maladroitement son dos. Rachel semble finalement décider que je ne représente pas un danger pour sa protégée, car elle se détourne, marche jusqu’au bout du bassin et reprend l’entraînement comme si de rien n’était. Je lui suis reconnaissant de sa délicatesse ; toutes les attentions s’étaient portées sur nous et je ne crois pas que Clémence aime beaucoup ça… moi non plus d’ailleurs. Et tandis que la musique et les pédalages reprennent, exhortés par la voix forte de la coach, Clémence et moi restons debout au milieu du bassin, ignorants de ce qui se passe autour de nous. Je ne sais pas si je dois parler, si je dois la lâcher, lui caresser les cheveux, je ne sais absolument pas ce qu’il faut faire et je me rends compte que, contre toute attente, ça ne m’effraie pas. Je la garde contre moi en me balançant doucement et j’attends, désemparé par sa détresse mais bien résolu à ne pas l’abandonner. Puis, dans un murmure saccadé, elle parle enfin :
« Les derniers résultats ne sont pas bons… Il faut que je retourne en chimio. »
Son dernier mot se brise et déclenche une nouvelle déferlante de sanglots. Je la serre un peu plus fort, caressant son dos doucement, et je chuchote :
« Chuuuut, ça va aller. On va y arriver.
— On, bredouille-t-elle, la voix altérée par les sanglots, toi tu as une famille, tu as autre chose à faire. Je suis toute seule… »
Mon mensonge me frappe en pleine figure avec une telle violence que je me demande comment je fais pour rester debout et ne pas la lâcher. J’ai envie de lui crier qu’elle se trompe, que je suis un connard de quarantenaire célibataire tellement pathétique avec les personnes de l’autre sexe que tout ce qu’il a trouvé pour peupler sa solitude, c’est de draguer les filles à l’aquabike. A cet instant, je me fiche qu’elle me méprise, je voudrais juste qu’elle sache que je ne suis pas le papa bien rangé qu’elle croit, que je suis prêt à lui donner tout le temps dont je dispose pour l’aider…
« Tu vas y arriver, je veux dire, corrigé-je doucement en lui pressant l’épaule d’une façon que je veux rassurante, tu es super forte. Tu es bien entourée et tu as deux gamins incroyables. »
Elle m’adresse un pâle sourire au milieu de ses larmes et j’ai l’impression que mon cœur fond dans ma poitrine, se transformant en une mélasse brûlante composées d’un tas d’émotions que je reconnais à peine.
4
Ce soir-là, je bois beaucoup plus que de coutume avec les copains. Ils s’en aperçoivent et me taquinent gentiment, me demandant si ma petite proie du moment a fini par comprendre à quel point j’étais inintéressant et par aller voir si l’herbe ne serait pas plus verte ailleurs. En effet, je ne leur ai pas parlé de Clémence de toute la soirée ; je peux encore sentir son corps tremblant entre mes bras chaque fois que je pense à elle, voir les sillons laissés par les larmes sur son visage menu. Raconter mes exploits sexuels factices avec cette femme terrifiée qui m’a fait suffisamment confiance pour me laisser la consoler me paraît inenvisageable, aussi j’ai davantage posé de questions à mes amis ce soir pour éviter qu’ils ne s’intéressent trop à moi. Ils l’ont remarqué, bien sûr, et leur conclusion est on ne peut plus logique. Je ne les détrompe pas, priant seulement pour que le temps passe vite et que je puisse me retrouver seul chez moi avec mes pensées et mes peurs.
Je passe un week-end solitaire et mortifiant, me demandant sans cesse si je dois lui rendre visite (elle ne m’a jamais donné son numéro), mais décidant la seconde d’après que c’est bien la chose la plus absurde que je puisse faire. Elle a sans doute une famille, des amis, elle n’a pas besoin de mon aide, elle n’en a pas envie non plus. Et puis elle ne comprendrait pas que je délaisse ma femme et mes enfants en plein week-end pour rendre visite à une simple connaissance du sport. Le lundi matin, je suis debout avant la sonnerie de mon réveil. Je vais la retrouver, je pourrai savoir comment elle va, peut-être trouverai-je le courage de lui dire quelque chose, peut-être décidera-t-elle qu’elle peut me parler, me demander de l’aide. Je suis à la fois fou d’inquiétude et excité comme un enfant. Je ne suis pas très habitué à ce trop-plein d’émotions et je tente de les endiguer du mieux que je peux en me concentrant sur autre chose, tentant de trouver un intérêt au journal que je lis sur mon téléphone tout en mangeant mon petit déjeuner, essayant de planifier au mieux la réunion que j’organise au boulot à neuf heures trente, juste après ma séance d’aquabike. Je viens de jeter mon sac de sport sur mon épaule et je m’apprête à sortir de l’appartement quand mon téléphone sonne.
« Allô ?
— Vous êtes bien Adrien Leroy ? »
Je me fige ; je ne connais pas cette voix. Ce pourrait être n’importe qui, quelqu’un pour le travail, une publicité, mais, tandis que je réponds par l’affirmative, je suis saisi d’un mauvais pressentiment.
« Je suis la maman de Clémence. »
J’ai l’impression que l’appartement se met à osciller autour de moi et je me laisse tomber sur le canapé, dévoré par la terreur. Je ne veux pas entendre la suite, et pourtant, je m’entends demander, d’une voix déformée par l’inquiétude :
« Que s’est-il passé ? Comment elle va ?
— Elle va bien, ne vous inquiétez pas ! » La voix est pleine de chaleur, empressée à me rassurer, désolée de m’avoir fait peur. « Simplement, elle est partie en chimio tôt ce matin et je devais amener les petits à l’école, mais j’ai un gros imprévu, ma voiture refuse de démarrer. Elle m’a dit que vous étiez un bon ami et que je pouvais vous appeler à la rescousse. »
Un bon ami ? Ces mots résonnent étrangement en moi, me remplissant tout à la fois de joie et de contrariété, deus émotions que j’ignorais pouvoir débarquer en même temps.
« Euh… »
Je me sens complètement effrayé tout à coup, en réalisant qu’elle va me demander d’emmener les mômes à l’école à sa place. Je ne sais même pas où elle est, leur école !
« Elle sait que ça ne vous mettra pas en retard pour le travail, puisque vous avez votre séance de sport juste après.
— Mais ils sont où, les enfants, là ? Qui les garde ? »
Brusquement, je me sens inquiet et étrangement en colère, en imaginant Cordélia et Ulysse livrés à eux-mêmes.
« Ils sont chez eux. Ils sont seuls, mais ils ont l’habitude de se préparer sans aide le matin.
— Très bien, je vais les chercher tout de suite. »
Elle me remercie et je raccroche, sans même demander l’adresse de l’école. J’ai trop honte d’admettre que je ne la connais pas et je compte sur les gamins, futés comme ils sont, pour arriver à m’expliquer le chemin.
Tandis que je roule vers la maison de Clémence, je commence à réaliser peu à peu ce que je suis en train de faire et une sourde angoisse s’empare de moi. Je suis Adrien, le pauvre type qui mate des culs dans une piscine, et voilà que je me retrouve à jouer les nounous pour les enfants d’une femme que je connais à peine. Toute une partie de mon cerveau hurle à l’autre qu’il faut rebrousser chemin, mais l’autre ne l’écoute pas et persiste à l’ignorer jusqu’à ce que je me gare devant le petit portail vert de la maison de Clémence.
Je pousse le portail et je découvre que les enfants m’attendent dans la cour, cartable sur le dos. Tandis que Cordélia verrouille soigneusement la porte de la maison, Ulysse se précipite vers moi et, le temps d’une seconde de véritable panique, je crois qu’il va me serrer dans ses bras. Il n’en fait rien cependant, se contentant de se planter à un mètre de moi et de me demander à brûle-pourpoint :
« Dis, tu l’aimeras toujours, maman, si elle a re plus de cheveux ? »
Complètement désarçonné par la question, je me dis que je vais simplement lui tourner le dos et sortir en leur faisant signe de me suivre, mais mes lèvres se mettent à bouger sans que je ne leur en aie donné l’ordre.
« Tu sais, j’ai aimé ta maman avec un bonnet de piscine rose hyper moche, alors je crois que rien ne pourrait me faire changer d’avis. »
Le gamin me décoche un large sourire, mi amusé mi soulagé, et il passe devant moi pour rejoindre le portail, suivi par sa sœur. Complètement sonné, je sors à leur suite et leur ouvre la voiture.
Le court trajet se déroule sans encombre, les mômes me racontent leur week-end, le film qu’ils sont allés voir au cinéma, et je me retrouve même à répondre à leurs questions sur mon travail. Cependant, lorsque je finis par perdre de vue leurs deux petites silhouettes au milieu du troupeau d’enfants qui se masse dans la cour de l’école, une chape de solitude me tombe dessus sans prévenir et m’écrase de tout son poids. A l’idée de me rendre au centre sportif comme tous les lundis et de pédaler derrière un vélo inoccupé, une boule se forme dans ma gorge et je réalise que je ne pourrai pas le supporter. Je reste plusieurs minutes assis derrière mon volant, dans ma voiture à l’arrêt sur le parking de l’école, incapable de faire le moindre geste. Et puis tout à coup, j’entends la voix de Clémence dans ma tête, entrecoupée de sanglots, qui me dit : « Je suis toute seule… » Et je sais exactement ce que je dois faire. J’appelle le centre sportif pour prévenir que je ne pourrai pas venir aujourd’hui, puis j’appelle mon travail pour expliquer que j’ai une urgence, qu’il faut reporter la réunion et que je ne pourrai probablement pas être là de la matinée. Je trouve le numéro de la mère de Clémence dans mon journal d’appels et, avant de me laisser le temps de réfléchir à ce que je suis en train de faire, je le compose et, sous prétexte d’apporter à sa fille quelque chose qu’elle a oublié, je lui demande où se trouve l’établissement où elle suit sa chimiothérapie. Puis, la peur au ventre mais me sentant gagné par une force nouvelle, je démarre et, roulant un peu trop vite, je me rends à l’hôpital. Il est plus que temps que je dise à Clémence qu’elle n’est pas seule. Il est plus que temps que je lui avoue que moi, je suis seul. Il est plus que temps que je lui propose que ce chemin, nous le fassions à deux.
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